Philippe Lejeune.
LA PUNITION DES ENFANTS lecture d'un aveu de Rousseau.
Le refus de lire
En racontant l'épisode de la fessée donnée par Mlle Lambercier * Rousseau fait « le premier pas et le plus pénible dans le labyrinthe obscur et fangeux de (ses) confessions ». C'est le pas le plus célèbre : mais peut- être aussi le pas le plus méconnu, le texte le moins lu. L'incongruité bloque toute réflexion. Le lecteur se sent tenu de réagir rapidement, il n'a pas le temps de lire. Aussi ce qui domine est-il la réaction d'humeur, qui masque le refus de lire.
Les réactions des premiers lecteurs de 1782 marquent toutes une totale incompréhension, aussi bien chez les partisans de Rousseau que chez ses adversaires. Ces derniers s'étonnent qu'il ait prétendu intéresser le public par tant de « niaiseries puériles », tant de détails sans intérêt, qui « impatientent » le lecteur 2; certains isolent au milieu de ces bagatelles insignifiantes la fessée, pour en signaler le scandale en ironisant. Ainsi le critique de L'Année littéraire, qui trouve tous les détails du premier livre très ordinaires, mais... :
mais ce qui n'est pas commun assurément, ce qu'on peut remarquer comme rare, extraordinaire, unique, c'est l'explication curieuse et détaillée des sensations qu'il éprouva lorsque le châtiment des enfants lui fut infligé par la main de Mademoiselle Lambercier, sœur de son maître de pension; si le trop sincère Jean-Jacques n'avait aucun respect pour la pudeur, s'il ne craignait point de blesser la délicatesse de ses lecteurs, par des idées aussi étranges, il devait du moins redouter la honte et le mépris que le monde attache à des goûts bizarres qui annoncent une organisation vicieuse; cet aveu d'une faiblesse involontaire, mais extravagante, fait au public sans nécessité, sans aucun fruit, doit étonner les uns, faire rougir les autres, fournir au plus grand nombre une source intarissable de mauvaises plaisanteries, et imprimer à la mémoire de Rousseau un ridicule ineffaçable *.
1. Pour l'étude des textes des Confessions, les références des citations renvoient au tome I des Œuvres de Rousseau dans l'édition de la Pléiade, 1959.
2. Cf. pour cette réaction La Harpe, Correspondance littéraire, 1801, t. III, p. 373 (lettre CLXVIII); le Journal des gens du monde, 1782, t. I, p. 107.
3. L'Année littéraire, 1782, t. IV, p. 155-156; sur cette réaction de dégoût, voir aussi la lettre de Mme de Boufflers à Gustave III, du 1er mai 1782; sur l'attention privilégiée accordée à la fessée, voir la manière dont Bachaumont la transforme en une « anecdote curieuse » dans ses Mémoires secrets (t. XX, p. 272).
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