Nadine VIVIER*
LA « REPUBLIQUE DES ESCARTONS », ENTRE BRIANÇONNAIS ET PIÉMONT
(1343-1789)
Le premier historien des lies et passeries, Henri Cavaillès, les présenta comme la principale institution de républiques montagnardes. Il mit en valeur la vie federative des vallées pyrénéennes « qui ont conservé le plein exercice de leur souveraineté » et « qui exerçaient à peu près librement tous les droits régaliens1 ». Ceci justifiait un parallèle avec les organisations indépendantes qui existaient dans les Alpes, en particulier les « escartons ». Ce terme désignait les assemblées représentatives, institution spécifique du Briançonnais, comportant deux niveaux. Les communautés d'habitants étaient regroupées en cinq escartons (ceux de Briançon, du Queyras, de Château- Dauphin, Oulx et Valcluson) qui disposaient chacun d'une assemblée chargée de défendre leurs intérêts. Ces cinq escartons envoyaient des représentants à l'assemblée du grand escarton, confédération de toutes les communautés brian- çonnaises qui était dotée de larges pouvoirs, fiscaux, juridiques et militaires.
Au XXe siècle, les recherches sur les lies et passeries ont complété et largement révisé la conception d'Henri Cavaillès. Il n'en va pas de même des escartons briançonnais. À n'en pas douter, la vision traditionnelle des escartons donnée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe doit comporter une partie de mythe. Cette confédération, qui a un fonctionnement démocratique, pouvait représenter un idéal fondé sur des valeurs pour lesquelles la Révolution et le XIXe siècle ont combattu. Les érudits briançonnais ont sans doute magnifié cette institution, dans un contexte de montée du régionalisme, et par besoin de rappeler leur passé glorieux, à une époque de déclin.
Professeur à l'Université du Maine et membre du Laboratoire d'histoire anthropologique du Mans, Nadine Vivier a mené des recherches sur les communautés rurales du Briançonnais puis de l'ensemble de la France, et sur les pratiques collectives.
* 31, boulevard Victor-Hugo, 78100 Saint-Germain-en-Laye.
1. Cavaillès (Henri), « Une fédération pyrénéenne sous l'Ancien Régime. Les traités de lies et passeries », Revue historique, 1910, réédité dans Lies et passeries dans les Pyrénées, Tarbes, 1986.



















