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Encyclopédie Bérose
des histoires de l'anthropologie

Ethnographie et théorie de la ville en France : jalons pour une histoire collective du Laboratoire d’anthropologie urbaine (1984-2009)

Noël Jouenne

École nationale supérieure d’architecture de l’université de Toulouse, LRA EA 7413

2026
Pour citer cet article
Jouenne, Noël, 2026. « Ethnographie et théorie de la ville en France : jalons pour une histoire collective du Laboratoire d’anthropologie urbaine (1984-2009) », Encyclopédie Bérose des histoires de l'anthropologie. https://doi.org/10.70601/1chb3x4.
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Publié dans le cadre du thème de recherche « Histoire de l’anthropologie française et de l’ethnologie de la France (1900-1980) », dirigé par Christine Laurière (CNRS, Héritages).

Résumé

Le Laboratoire d’anthropologie urbaine (LAU-UPR34), fondé au début des années 1980 sous l’impulsion de Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet, a constitué un lieu pionnier pour l’anthropologie urbaine en France. Son originalité résidait dans l’attention aux marges urbaines, aux populations minorisées et aux pratiques quotidiennes, saisies par des enquêtes de terrain minutieuses. À travers une histoire collective faite de débats méthodologiques, de collaborations interdisciplinaires et d’engagements institutionnels, le LAU a ouvert la voie à une anthropologie de la proximité, attentive aux voix des habitants et aux transformations sociales de l’espace urbain. Depuis le point de vue engagé et réflexif d’un ancien doctorant du LAU devenu enseignant-chercheur, l’article retrace cette trajectoire intellectuelle et institutionnelle, éclaire le rôle de figures centrales, et propose une mise en perspective entre archives et témoignages directs qui permettent aujourd’hui de documenter et de prolonger cet héritage. En s’intéressant autant à l’ancrage scientifique qu’aux politiques scientifiques et administratives de son développement, il met en lumière une expérience structurante pour l’anthropologie française contemporaine.

Avant-propos

En juin 2023, devait être organisée une journée d’étude centrée sur l’histoire du Laboratoire d’anthropologie urbaine, une unité propre du CNRS (UPR34 LAU) à laquelle j’ai appartenu et où j’ai puisé une formation et une expérience. Elle devait avoir lieu au Laboratoire de recherche en architecture (LRA) auquel je suis désormais rattaché. Cette journée « expérimentale » devait permettre de faire le point sur l’héritage et les influences que cette « école de pensée » aurait pu transmettre, mais également d’ouvrir à une histoire plus large de « l’ethnologie urbaine à la française » (Gyr 1999) en particulier avec les apports des centres universitaires de Nanterre, de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et de Lyon. De fil en aiguille, cette idée s’est transformée en atelier pour le 3e Congrès de l’AFEA (Association française d’ethnologie et d’anthropologie) du 2 au 4 novembre 2023 à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), que nous avons mené en collaboration avec deux collègues universitaires, Agnès Jeanjean et Sylvaine Conord. Nous attendions de cet événement d’autres questionnements profitables à la mise en place du séminaire doctoral que nous animons à Toulouse.

L’accueil du présent texte par l’ Encyclopédie Bérose des histoires de l’anthropologie nous permet d’amorcer cette histoire singulière de l’anthropologie urbaine française, au travers d’un article exploratoire initial qui pose quelques jalons sur l’histoire du Laboratoire d’anthropologie urbaine en regard de ses productions intellectuelles, mais aussi des écrits sur les méthodes.

Cet article en appelle d’autres de ses vœux, que ce soit sous forme de témoignages, de récits, d’analyses, pour prolonger, confirmer ou infirmer, nuancer l’aspect défricheur de cette première contribution, voire alimenter la controverse dans la mesure où il s’agit d’un article rédigé depuis le point de vue d’un acteur engagé au sein du LAU et que le champ français de l’anthropologie urbaine a été traversé par des tensions, des rapports de pouvoir, des dissensions scientifiques et idéologiques qu’il convient de ne pas dissimuler.

L’histoire du laboratoire appartient aujourd’hui à un passé révolu En tant que membre de 1992 à 2008 [1], j’y ai puisé une influence, une expérience et un héritage. Prêter attention au LAU permet tout à la fois de s’intéresser à l’éventuelle postérité que cette « école de pensée » aurait pu transmettre, mais également d’ouvrir à une histoire plus large de « l’ethnologie urbaine à la française » (Gyr 1999), à laquelle appartiennent également les centres universitaires de Nanterre, de l’EHESS et de Lyon. À côté du LAU – le seul laboratoire que le CNRS a souhaité créer sur cette thématique –, des groupes de recherches se sont constitués autour de la notion d’anthropologie urbaine, des tentatives individuelles se sont révélées plus ou moins fructueuses sur le long terme [2]. Ces expériences seront mentionnées ponctuellement, en arrière-plan de cet article, dans la mesure où il s’agit ici de jeter les bases d’une histoire ordinaire du LAU, qui a vocation à être collective, poursuivie et approfondie. Telle que nous la concevons, l’anthropologie urbaine en France s’est développée à partir des années 1960.

Notion encore incertaine, et faisant plutôt appel à celle de l’ethnologie urbaine, deux figures de proue vont se détacher de la communauté des ethnologues pour venir travailler sur les territoires urbains : Jacques Gutwirth (1926-2012) et Colette Pétonnet (1929-2012). Ce tandem va fédérer une équipe en créant cette UPR en 1984. Pour considérer cette histoire, il nous faut remonter le fil jusqu’aux alentours de 1969, et le dérouler jusqu’en 2009, date à laquelle le LAU sera officiellement fermé pour être absorbé par l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain (IIAC), devenu aujourd’hui le Laboratoire d’anthropologie politique (LAP). Nous laissons à d’autres témoins la charge de cette histoire. Grâce à leurs nombreuses publications, nous allons suivre ici les trajectoires de Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet en essayant de faire ressortir les particularités de leurs travaux et de leurs analyses [3]. Nous déroulerons ensuite la trame qu’ont laissée les membres fondateurs du premier et second cercle, pour nous interroger ensuite sur la production scientifique de ceux du troisième cercle.

Fig. 1. Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet, décembre 1995

Bref aperçu historique (partial et partiel) des forces en présence

Au début des années 1990, le LAU n’a sans doute pas le monopole de l’anthropologie urbaine en France – il existe d’autres équipes qui pratiquent une telle recherche – mais il occupe une position largement dominante. En 1999, sous le titre « Urban Ethnology à la française. Contemporary Research in Paris and its Characteristics », l’ethnologue et folkloriste suisse Ueli Gyr dresse un état des lieux de la recherche dans ce domaine à partir d’une sélection de soixante-treize références dont l’essentiel date des années 1980. Un peu moins de la moitié d’entre elles sont signées de membres du LAU, d’où une situation que l’on pourrait qualifier d’exemplaire. Ueli Gyr remarque qu’il existe une tradition française dans l’absence de distinction claire entre ethnologie et sociologie regroupées sous l’hyperonyme de sciences sociales. De fait, plusieurs membres du LAU ne viennent pas de l’ethnologie. Mais ce qui caractérise l’ethnologie urbaine française à cette époque fondatrice, ce sont des études réalisées essentiellement sur le territoire national, avec un intérêt manifesté pour les recherches menées à l’étranger. Alors que certains de ses travaux sont pourtant traduits en français, l’école de Chicago ne fait pas vraiment référence et suscite peu d’émules. L’analyse d’Ueli Gyr fait écho à des paroles entendues de la bouche de Colette Pétonnet, livrées de manière informelle, qui disaient en substance : « nous avons en France suffisamment de travaux d’ethnologues pour nous passer de l’école de Chicago ».

Parmi les précurseurs d’une anthropologie urbaine, il y a les ethnologues africanistes Paul Mercier et Georges Balandier qui, dans leurs terrains sur Dakar et Brazzaville dès 1955, abordent la question de la ville. Si le fait de travailler dans les villes peut sembler banal aujourd’hui, l’ethnologie classique s’est longtemps effectuée principalement hors de la ville dans la mesure où l’échelle d’étude ethnographique se situait plutôt au niveau de la communauté villageoise. Lorsqu’il s’est agi de suivre des communautés disséminées à travers de vastes espaces urbains, la ville s’est alors imposée sans pour autant devenir un élément d’analyse déterminant (Copans 2021 ; Bondaz 2024). De ce point de vue, il y a toujours eu distinction entre une ethnologie dans la ville et une ethnologie de la ville, ce que Ueli Gyr souligne également.

Pensons également aux travaux du laboratoire d’ethnologie sociale et de psychologie sociale de Montrouge dirigé par Paul-Henry Chombart de Lauwe (Raulin 2022), mais que Jacques Gutwirth écarte car il les situe plutôt du côté de la sociologie urbaine, l’équipe de Chombart de Lauwe utilisant les statistiques dans ses enquêtes. Ce qualificatif est confirmé par le sociologue Jacques Jenny (Jenny 1962, 1995) qui appartenait à cette équipe et qui participa à la revue informelle Labo-Contestation du CNRS aux débuts des années 1970 [4]. Le type d’enquête de terrain proposée lors de l’étude des modes de vie en immeuble collectif relèverait davantage des outils de la sociologie, de l’urbanisme et surtout des statistiques (Chombart de Lauwe 1960). Il s’agissait de grosses enquêtes par questionnaire portant sur plus de 1500 ménages. Au demeurant, Paul-Henry Chombart de Lauwe soutint une thèse en sociologie [5].

Nous pensons ensuite à l’Équipe de recherches en anthropologie urbaine et industrielle (ERAUI), animée par Gérard Althabe à l’EHESS, à son retour en métropole, créée en 1979 Beaucoup plus marqué politiquement à gauche, ce laboratoire n’a jamais été considéré par certains membres du LAU comme un laboratoire « fréquentable ». À l’époque où j’étais étudiant, personne ne me conseillait d’aller lire les articles produits par « l’équipe d’Althabe ». Dans mes souvenirs, leurs travaux étaient souvent dénigrés, ou appréciés de loin. Cette concurrence se reflétait dans l’espace parisien, au sud-ouest avec l’EHESS, alors que le LAU était hébergé en périphérie sud-est, dans des bureaux du CNRS à Ivry-sur-Seine. Pour compléter le paysage des forces en présence, précisons que quelques individualités menaient leur chemin de façon indépendante. Je pense notamment à Marc Augé avec La traversée du Luxembourg (1984) et plus tard à Martine Segalen avec sa recherche sur Nanterre (1990, 1994).

Cette brève évocation, orientée, du paysage des centres de recherche de l’époque est intéressante à plusieurs titres. Premièrement, l’accréditation institutionnelle du LAU comme unité propre de recherche du CNRS lui confère un caractère d’exception. Deuxièmement, ce laboratoire a réussi à attirer un premier cercle de chercheurs attitrés, que nous mentionnerons rapidement, puis un second, constitué de chercheurs aux trajectoires plus fluides, et un troisième cercle auquel j’appartins, constitué de doctorants, à partir des années 1990. Ces trois cercles formèrent la structure du laboratoire et correspondent aussi à trois étapes dans sa constitution, sa consolidation et son ouverture vers la formation de nouveaux chercheurs. Enfin, les spécificités de l’anthropologie urbaine du LAU sont à rechercher dans les textes élaborés par les fondateurs en quête d’une reconnaissance. Bien avant l’accréditation par le CNRS, Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet se faisaient les promoteurs, à défaut d’une science nouvelle, d’une école de pensée particulière.

Les prémisses, 1968-1969. Parcours croisés de Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet

Ce sont André Leroi-Gourhan et Roger Bastide, leurs maîtres à penser qui relient Jacques Gutwirth à Colette Pétonnet. Tous deux enseignaient à l’Institut d’ethnologie, et c’est ce terme, l’ethnologie, qui est longtemps resté accroché à la pratique de la recherche en milieu urbain. Le terme d’anthropologie, présent chez Claude Lévi-Strauss, apparaîtra plus tard, lorsque s’établiront une équivalence sémantique et un rapprochement avec les travaux étatsuniens. Bastide et Leroi-Gourhan semblent avoir donné à la recherche en milieu urbain cette petite impulsion nécessaire en leur accordant toute confiance. Leur proximité à ces deux maîtres témoigne d’une fidélité à la méthode ethnologique dite « classique » tout en les situant dans une démarche proche des enquêtes ethnologiques en milieu urbain.

C’est à l’occasion des hommages qui lui sont rendus qu’il est possible de saisir quelques détails du parcours biographique de Jacques Gutwirth (Pétonnet 2012). Il est né le 11 janvier 1926 à Anvers de parents venus de Pologne, originaires du milieu hassidique de Belz (le père est diamantaire), qui fuient la Belgique au début de la Seconde Guerre mondiale pour s’installer au Brésil [6]. Le jeune Jacques fait ses études au lycée français de Rio, apprend plusieurs langues et passe son baccalauréat au moment où la guerre se termine. De 1947 à 1958, il suit vraisemblablement les traces de son père et devient lui-même diamantaire de retour à Anvers, faisant un séjour à New York en 1948. C’est en polyglotte qu’il poursuivit les activités familiales, avant d’entamer une tout autre carrière à partir de 1960. Nous savons par divers récits qu’il rencontra André Leroi-Gourhan en 1960 (Gutwirth 1988). C’est dans le cadre du Centre de formation à la recherche ethnologique (CFRE) qu’il fit ses premières armes, lors de stages en milieu rural, encadré par Hélène Balfet et Roger Bastide. Entre 1967 et 1970, il mène une étude monographique sur le réseau associatif de la petite ville de Châtillon sur Seine (Gutwirth 1974). Il appartient alors au Centre d’ethnologie française. Cette première recherche inaugure son travail de terrain en France. Il soutient sa thèse de doctorat d’État en 1969, sous la direction de Leroi-Gourhan. Sa monographie porte sur la communauté hassidique d’Anvers qu’il observe finement de l’intérieur pour en révéler tous les aspects (Gutwirth 1970). Il est recruté au CNRS en 1968, à l’âge de 42 ans et obtient la nationalité française en 1972. C’est essentiellement dans la sociologie des religions qu’il s’illustre dans un premier pan de ses recherches, à travers plusieurs ouvrages sur les hassidiques, les judéo-chrétiens, les télévangélistes et l’église électronique (Gutwirth 1987, 1998, 2004). De 1974 à 1981, il dirige l’équipe d’ethnologie du Groupe de sociologie des religions. Sa trajectoire singulière l’a conduit dans différents endroits du globe, en particulier les États-Unis, et lui a permis d’observer plusieurs cultures dans leur diversité.

Si les jeunes générations sont peu familières de la figure de Colette Pétonnet, la génération précédente se remémore instantanément ses deux ouvrages fondateurs : Ces gens-là (1968), et On est tous dans le brouillard [7] (1979). Colette Pétonnet est née le 16 juin 1929 à Poitiers, ville dans laquelle elle passe son enfance, ses parents y étant tous deux fonctionnaires. Au détour de quelques textes, elle livre des éléments de compréhension de son parcours. Elle entreprend des études de psychologie à Paris, mais ne trouvant pas sa voie, elle décide de se rendre au Maroc, sous l’égide du ministère de la Jeunesse et des Sports. Durant sept années, elle va s’immerger dans la vie marocaine, accueillie dans une famille. De retour à Paris, ces années marocaines permettent à Colette Pétonnet d’envisager de redémarrer une formation universitaire. Sa rencontre avec Roger Bastide et André Leroi-Gourhan sera décisive, comme cela a été évoqué plus haut. Après sa thèse, elle est recrutée au CNRS en 1969, un an après Jacques.

C’est dans le cadre du CFRE dirigé par Leroi-Gourhan et Bastide, que Jacques Gutwirth rencontre Colette Pétonnet, alors stagiaire [8]. Il le précise d’ailleurs : « Fin 1963, en tant que moniteur du CFRE, j’organisais une brève enquête de terrain aux Halles de Paris, celles d’avant Rungis, à laquelle Colette participa en tant que stagiaire » (Teissonnières & Terrolle 2012 : 9). Cette amitié se renforça lors d’un stage du CFRE en 1965 et lors des stages suivants. À cette époque, Colette Pétonnet venait de publier un long article dans L’Homme à propos de son séjour au Maroc (1972), dans la foulée de la publication de Ces gens-là, son travail de doctorat, dirigé par Roger Bastide (Anonyme 1967). Jacques Gutwirth, de son côté, avait publié la sienne sur les juifs hassidiques. Leur intégration au CNRS à la fin des années 1960 leur assurait à la fois visibilité et stabilité. Revenant sur les particularités de ce couple, dans un hommage qu’elle rendit à Jacques Gutwirth, Colette Pétonnet écrivit : « Nous formions, lui et moi, un tandem improbable dont d’aucuns se sont demandé comment il fonctionnait sans heurts ni rivalités. » (Pétonnet 2012).

Quelques jalons historiques sur les membres fondateurs du premier cercle (1973-1983)

L’année 1973 est marquée par deux publications conjointes, à l’occasion des mélanges offerts à André Leroi-Gourhan. Sous le titre général L’homme, hier et aujourd’hui ; recueil d’études en hommage à André Leroi-Gourhan, cet ouvrage de 816 pages comporte une contribution de Colette Pétonnet, intitulée « Méthodologie ethnologique en milieu urbain : un groupe d’Espagnols » (1973 : 457-468), et une autre de Jacques Gutwirth : « Pour la méthode ethnologique » (1973 : 775-783). Elles marquent clairement la volonté d’appliquer les méthodes ethnologiques aux phénomènes urbains. Colette Pétonnet offre une sorte de plaidoyer pour une ethnologie urbaine. Elle relate des journées types dans un groupement d’habitats espagnols afin de démontrer la pertinence de sa démarche. En se référant à ses « maîtres », elle place les méthodes de l’ethnologie classique au service d’une ethnologie basée sur l’observation et la rigueur méticuleuse qui consiste à capter des indices par « une attention inconsciente […] constamment mobilisée » (1973 : 462) qui, mis bout à bout, permettront d’approcher les modes d’organisation du groupe. Quelques conseils et détails sont présentés comme autant de possibilités d’entrer dans les interactions humaines. Il en résulte que la compréhension du phénomène urbain devient complémentaire des travaux des sociologues et de toute démarche en sciences humaines.

La contribution de Jacques Gutwirth repose sur une réflexion épistémologique, laquelle s’appuie sur les travaux récents parus dans la collection de la Pléiade, en particulier les ouvrages de Jean Piaget (1967) et de Jean Poirier (1968). L’auteur revient sur les méthodes dites qualitatives avec notamment l’enquête ethnologique et « l’observation participante », ainsi que sur les modes de raisonnement déductif, mettant l’accent sur la nécessité d’une conscience épistémologique. Entre 1975 et 1976, Jacques Gutwirth effectue une mission d’un an aux États-Unis, et parcourt Boston, New York et Los Angeles [9]. Ces terrains offriront la matière à son livre Les Judéo-chrétiens d’aujourd’hui paru en 1987.

Fondée en mai 1979, dans la foulée des assises nationales de l’anthropologie, l’association française d’anthropologie (AFA) publie son premier numéro en fin d’année. Colette Pétonnet en est membre fondatrice, et s’implique dans les activités de l’association. L’ethnologue Marceau Gast en est le président. Jacques Gutwirth utilise cette tribune pour présenter son appel à communication du premier congrès de l’Association française d’anthropologie (AFA). La thématique qu’il propose concerne « l’étude des sociétés urbaines (et industrielles) » (Gutwirth 1981). D’emblée son approche concerne ce basculement du monde rural vers la ville et le monde industriel, appelant à s’investir dans ces nouveaux domaines. « Au sein de la profession en France, nous sommes quelques-uns qui nous sommes mis à ce type d’anthropologie, de manière dispersée, informelle, parfois au début peu conscients d’innover dans notre pratique professionnelle ». Le terme d’anthropologie urbaine est avancé. En conclusion, il appelle les forces vives à venir se rassembler :

Le métier d’anthropologue dans le domaine urbain et industriel a de l’avenir à condition que, faisant fi de préoccupations idéologiques ou autres, tous les intéressés tentent de joindre leurs efforts pour créer un secteur dynamique qui aurait sa place incontestée au CNRS et dans l’enseignement supérieur.

Par « préoccupations idéologiques », Jacques Gutwirth vise, en particulier, l’équipe de Gérard Althabe taxée de pratiquer une anthropologie marxiste. La mise entre parenthèses « d’industrielle » fait directement référence à cette équipe de recherche basée à l’EHESS. L’origine du désaccord repose sur le marxisme mis en avant chez Althabe dont les prolongements donneront beaucoup plus tard l’anthropologie critique telle que la promut Monique Selim (1951-) [10].

L’année 1981 voit deux événements que l’on peut sans doute révéler comme fondateurs, peut-être pas d’une école d’anthropologie urbaine, mais d’une école de pensée assez largement partagée par un groupe d’ethnologues. L’historienne Michelle Perrot (1928-) et Colette Pétonnet organisent un symposium en mars 1981 intitulé « Anthropologie culturelle dans le champ urbain ». Les contributions seront publiées l’année suivante dans la revue Ethnologie française. Parmi les contributeurs, nous retrouvons des historiennes et des historiens, lesquels sont déjà inscrits dans leur champ professionnel, les membres de l’équipe dirigée par Gérard Althabe dont Michèle de la Pradelle (1944-2004) et Monique Selim, Guy Barbichon (1926-2023), le sociologue Isaac Joseph (1943-2004) de l’Université de Lyon, mais aussi l’ethnologue Béatrix Le Wita (1953-2010) qui fera partie du premier cercle des membres fondateurs du LAU. Nous trouvons également l’anthropologue Michel Bozon (1954-) qui termine une thèse sur les sociabilités dans « une petite ville de province », Villefranche, dont il tirera un ouvrage qui fera date (1984). Cette recherche, bien qu’isolée, car elle n’a pas eu de prolongements, reste un modèle du genre au même titre que l’ouvrage de Henri Coing sur la rénovation urbaine du treizième arrondissement de Paris (Coing 1976), qui fait partie de l’équipe de Chombart de Lauwe. Parmi les auteurs, on trouve quelques chercheurs comme Martine Segalen ou encore Isaac Joseph [11] qui dialogueront avec Jacques et Colette sans pour autant s’affilier au LAU, exerçant dans d’autres centres de recherche.

En novembre 1981, à l’initiative de Jacques, un colloque international est organisé, auquel participent l’anthropologue suédois Ulf Hannerz (1942-) et l’anthropologue étatsunien Jack Rollwagen (1935-2021). À leurs côtés se trouvent Monique Sélim et Michel Bozon, mais également Yves Delaporte. Les actes seront publiés dans L’Homme. Cette livraison est importante pour notre histoire, car elle accueille deux textes fondateurs pour l’anthropologie urbaine : celui de Jacques Gutwirth, « Jalons pour l’anthropologie urbaine », et « L’observation flottante » de Colette Pétonnet. Ce dernier article est encore étudié de nos jours par des apprentis chercheurs. Ces numéros d’Ethnologie française et de L’Homme fondent ce qui n’est pas encore une nouvelle discipline, mais qui est plutôt considéré comme une sous-discipline, avec cette connotation péjorative de la préposition « sous ». La légitimité n’est pas acquise, loin s’en faut. Déjà, en 1978, Jacques Gutwirth avait publié « L’enquête en ethnologie urbaine » dans la revue de géopolitique Hérodote, fondée par Yves Lacoste. On y retrouvait de nombreuses références à l’urban anthropology, plusieurs séjours aux États-Unis lui ayant permis de se familiariser avec les travaux anglophones.

Les graines sont plantées et il se forme un petit collectif autour du tandem. Des chercheurs CNRS comme Yves Delaporte, sa compagne Michèle Marie Roué, Sugita Kurumi, Martine Cohen, Béatrix Le Wita, Denis Guigo (1954-1993), Jeanine Fribourg (1923-2012), Claudia Fonseca, Joëlle Bahloul, Catherine Choron-Baix, Sylvie Fainzang, Sabine Chalvon-Demersay, Patrick Williams (1947-2021) et Liliane Kuczynski, font partie de cette équipe, certains sont encore en formation universitaire. Des enseignants à l’université comme Daniel Terrolle, Anne Raulin, et Jeanne Brody (1947-2024) sont indispensables pour faire le lien et recruter des doctorants. Au total, nous comptons 19 chercheurs dans ce collectif qui est, à ma connaissance, le groupe quantitativement le plus important au début des années 1980. Tous ces chercheurs arpentent des thématiques différentes, mais tous se retrouvent autour d’une même ambition centrée sur les méthodes et la démarche ethnologique plutôt que sur les objets de recherche. Ce qui est intéressant de mon point de vue, c’est de voir qu’à partir de la volonté de constituer un groupe autour d’une discipline et de méthodes – mais pas forcément autour d’une thématique – des chercheurs vont venir rejoindre l’équipe et avancer ensemble.

Le 23 septembre 1995, nous nous étions réunis au « Chalet du Lac » dans le bois de Vincennes pour fêter le départ à la retraite de Colette Pétonnet. Il s’agissait d’une réception animée, pour l’occasion, par un groupe tsigane qu’avait fait venir Patrick Williams et au cours de laquelle huit membres du LAU avaient livré quelques « paroles offertes à Colette Pétonnet » (Daphy 1996).

Fig. 2. Départ en retraite de Colette Pétonnet, septembre 1995
Ambiance d’une séance « calme et festive » au LAU.
Photographie de Noël Jouenne, retouche numérique réalisée à l’aide de ChatGPT 5.2

Dans ce texte intitulé « Science et amitié, paramètres inséparables », Jacques relate sa rencontre avec Colette, évoquée plus haut. Après « la mise en place d’un symposium sur l’anthropologie urbaine » en 1981, organisé par l’Association française d’anthropologie, « un “ensemble flou“ d’ethnologues urbains se profilait » écrit-il pour illustrer cet assemblage caractérisé par une idée commune de la méthode, mais par des cheminements différents à travers la ville. « Au printemps 1983, un soir, lors d’un dîner amical à la brasserie de la Tour d’Argent, place de la Bastille, nous résolûmes de présenter au Comité national du CNRS, un projet de création d’équipe d’anthropologie urbaine ». La labellisation « Jeune équipe » fait sourire Jacques, car à l’époque, tous deux ont respectivement 54 et 57 ans. L’âge de la retraite approche (65 ans à l’époque), et beaucoup d’efforts sont encore à fournir pour recevoir une légitimité et une reconnaissance de la part des anthropologues classiques.

Le label « Jeune équipe » d’anthropologie urbaine (1984-1988)

Le label « Jeune équipe » est attribué par le CNRS en 1984, et porte le numéro JE 4931. Il est intéressant de regarder de près sa composition, grâce à une note intitulée « rapport scientifique » 1984-1985, retrouvé dans les archives numériques de la documentaliste Éliane Daphy [12]. Sur les 19 membres du Laboratoire d’anthropologie urbaine, 7 sont chercheurs CNRS (six en anthropologie, ethnologie, préhistoire, un en sciences du langage) : Yves Delaporte (chargé de recherche 1re classe, CR1), Jacques Gutwirth (directeur de recherche 2e classe, DR2), Beatrix Le Wita (chargée de recherche 2e classe, CR2), Colette Pétonnet (DR2), Michèle Marie Roué (CR1), Kurumi Sugita (CR2), Patrick Williams (CR2) ; deux collègues en appui à la recherche du corps des ingénieurs et personnel technique de la recherche (ITA) du CNRS : Martine Cohen (1B), Liliane Kuczynski (5B) ; un boursier docteur-ingénieur Denis Guigo ; deux professeurs d’université, Jeanine Fribourg (maîtresse de conférence à Paris V), Daniel Terrolle (maître-assistant, Paris VIII) ; deux enseignants associés, Claudia Fonseca (Université fédérale du Rio Grande do Sul, Porto Alegre, Brésil), Joëlle Bahloul (Université of Indiana, Bloomington) ; trois chercheurs sur contrat : Catherine Choron-Baix, Sylvie Fainzang, Anne Raulin ; et deux doctorants : Jeanne Brody et Philippe Sans.

Comme le souligne Jacques Gutwirth, la légitimité d’un groupe n’est jamais donnée d’emblée : elle se construit et se consolide au prix d’une constance, par la participation régulière à des colloques et la production d’articles. C’est dans cet esprit que des réunions mensuelles furent mises en place, d’abord de manière informelle dans les locaux du Groupe de sociologie des religions, rue d’Athènes, offrant ainsi une première visibilité au collectif. Par la suite, probablement grâce aux liens qu’entretenaient Yves Delaporte et Michèle Roué – mais peut-être aussi par d’autres relais –, le groupe parvint à obtenir une salle au musée de l’Homme [13]. À la même période, Yves Delaporte rejoint, aux côtés de Denise Pop de l’EHESS, un groupe de recherche consacré aux techniques vestimentaires, indépendant du LAU. S’appuyant sur son travail doctoral sur les vêtements lapons, il transpose son système d’analyse aux modes vestimentaires des punks parisiens, ce qui donnera lieu à un article publié dans L’Homme. Ce groupe élabore alors des protocoles de recherche novateurs, qui demeurent encore aujourd’hui inédits [14]. « Pendant plusieurs années, se rappelle Jacques Gutwirth, nous fûmes des “ethnologues sans feu ni lieu“ ».

En mai 1985, Yves Delaporte rédige un rapport d’une trentaine de pages faisant le point sur l’état des équipes de recherche, de l’enseignement et sur l’ensemble des publications étiquetées « anthropologie urbaine » en France. Le caractère inédit de ce document le rend d’autant plus précieux qu’il témoigne d’une volonté de construire une histoire de l’anthropologie urbaine « à la française » telle qu’elle était visible à l’époque. Yves Delaporte y dresse une liste de cinquante-six chercheurs officiant dans la ville dont un tiers appartient au LAU [15]. En préambule, il évoque le malaise de l’anthropologie vis-à-vis d’une ethnologie du monde moderne et urbain. Puis il établit des critères afin de filtrer la liste des 369 travaux référencés dans le numéro 3 de la revue Terrain (1984) pour aboutir à 89. À la difficulté d’identifier les ethnologues travaillant sur le domaine urbain s’ajoute la dispersion des individus dont certains viennent s’affilier à des institutions naissantes comme le LAU, d’autres étant sociologues.

La sous-discipline occupe un statut tout à fait à part parmi les autres sous-disciplines anthropologiques : elle ne constitue en effet ni une spécialisation sur la base d’une aire géographique, ni une spécialisation sur un objet particulier, ni une spécialisation en tant qu’interface avec d’autres disciplines (Delaporte 1985 : 2).

Ce rapport fut réalisé dans l’optique de conforter l’assise de la « jeune équipe » du CNRS, et contribuera sans doute à son statut d’unité propre accordée trois ans plus tard. La question de l’existence de la sous-discipline relève de critères complexes, comme la formation à l’ethnologie, l’affiliation à une équipe, la revendication et l’appartenance. Ce « souci de s’intéresser au monde moderne » fait que « l’anthropologie urbaine est souvent regardée comme une manière de faire de l’ethnologie “chez soi“ » écrit-il encore. Dans les trajectoires académiques individuelles que nous n’analyserons pas ici, on peut cependant remarquer que les plus « anciens » viennent souvent de l’ethnologie classique et ont pratiqué l’ethnologie dans des pays anciennement sous tutelle coloniale française. C’est le cas pour Gérard Althabe, après son bannissement de Madagascar (Selim 2020) ou Marc Augé, qui produira de son côté des ouvrages rédigés sur des « terrains » français à partir de 1985, tous deux appartenant initialement à l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM), devenu en 1998 l’Institut de recherche pour le développement (IRD). C’est donc par défaut qu’une partie des ethnologues se sont confrontés à la modernité, équipés de leur appareil théorique classique.

Au 1er janvier 1988, le LAU devient donc l’unité propre de recherche UPR 34 et dispose d’une petite pièce au sous-sol du centre du CNRS à Ivry-sur-Seine. Lorsque je suis allé voir Jacques Gutwirth pour la première fois, en octobre 1991, afin de lui présenter mes intentions de travail dans le cadre de mon DEA [16], le LAU disposait encore de cette pièce qui avait plutôt l’allure d’une cave, avec des fenêtres en haut du mur éclairant d’une faible lumière une pièce sombre. Les réunions avaient lieu dans une grande salle à l’étage ou bien au sous-sol. Cela n’a pas duré puisque rapidement, et à la faveur de déménagements d’autres laboratoires, des bureaux furent attribués au LAU au deuxième étage du bâtiment et, des salles supplémentaires ont été mises à disposition les années suivantes. Dans mes souvenirs, puisque je n’étais pas un « local », chaque bureau était divisé en trois ou quatre espaces que se partageaient les membres. Il y avait le premier bureau destiné à la codirection, un bureau pour le secrétariat et un autre qui servait de bibliothèque, où étaient entreposés les archives et les documents, comme la revue L’Homme (don du fonds Jacques Gutwirth), les thèses et les travaux de recherche, etc. Deux secrétaires se sont succédé : Margaret El Fassi et Claudie Petit. L’arrivée d’un secrétariat marqua une étape supplémentaire dans la quête de légitimité institutionnelle.

Le second cercle du Laboratoire d’anthropologie urbaine (1988)

À la fin des années 1980, la publication de travaux et l’existence officielle du LAU ont permis d’agrandir une équipe et d’en conforter l’assise. Des 19 membres fondateurs, certains ont quitté le groupe, comme Béatrix Le Wita, Sabine Chalvon-Demersay, non sans avoir apporté leur contribution à l’anthropologie urbaine. Les travaux de ces deux chercheuses, sur les classes sociales bourgeoises parisiennes, ont été remarqués dans le milieu des années 1980. Le triangle du XIVe, les nouveaux habitants dans un vieux quartier de Paris de Sabine Chalvon-Demersay (1984) témoigne d’une ethnologie dans la ville, alors que Ni vue ni connue, approche ethnographique de la culture bourgeoise (1988) de Béatrix Le Wita aborde la question de la bourgeoisie, parallèlement aux travaux du couple de sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. De plus, la préface d’Howard Becker à l’ouvrage de Chalvon-Demersay pose, selon moi, une rupture épistémologique dans la mesure où ni Jacques Gutwirth ni Colette Pétonnet, ni d’ailleurs la plupart des membres du LAU, n’avaient à l’époque revendiqué une filiation à l’école de Chicago, même s’ils en connaissaient l’existence (Gutwirth & Pétonnet 1987). C’est peut-être l’une des raisons qui expliquent son départ du LAU.

La liste des membres en juillet 1989 permet de constater la stabilité de sa composition. Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet, tous deux directeurs de recherche du CNRS dirigent le LAU. Neuf chercheurs en composent le corps : Yves Delaporte (CR1), Kurumi Sugita (CR2), Patrick Williams (CR2), Anne Raulin (MCF associée, Université Paris III), Daniel Terrolle, (MCF, Université Paris VIII), Catherine Choron-Baix, (docteure de 3e cycle, professeur de lycée), Éliane Daphy (chercheuse sous contrat), Denis Guigo (chercheur sous contrat), Didier Privat (doctorant). Liliane Kuczynski (ITA CNRS) et quatre membres associés : Sylvie Fainzang (chargée de recherche à l’INSERM), Claudia Fonseca (professeur à université fédérale du Rio Grande do Sul, Porto Alegre, Brésil), Jeanine Fribourg (MCF retraitée, Paris V), Jean-Marie Gibbal (CR1). Ce deuxième cercle, constitué de chercheurs intégrés au CNRS, associé aux membres fondateurs, permet de solidifier la structure du laboratoire. Évidemment, les opportunités et les trajectoires professionnelles ou intellectuelles aboutissent au départ de quelques-uns et à l’arrivée d’autres. Sylvie Nail, Dominique Dray, Jean-Pierre Hassoun, puis Josiane Massart-Vincent, Dorothée Dussy, Marie Treps et Patrick Gaboriau vont à leur tour s’installer au LAU. La plupart vont rester jusqu’à sa disparition, en 2009.

En 1991, Jacques et Colette ont respectivement 65 et 62 ans, et la question de la relève se pose. Si l’on se rapporte à la base de données des thèses françaises [17], Jacques Gutwirth a dirigé quatre thèses de doctorants qui n’ont du reste pas investi le LAU. Quant à Colette Pétonnet, elle n’a dirigé que deux thèses, celle de Daniel Terrolle (1987) et celle de Claudia Fonseca (1993). À la même époque, Isaac Joseph a dirigé dix thèses, Gérard Althabe en a dirigé vingt, Martine Segalen seize. Il semblerait que le LAU ne s’engage pas dans une stratégie « d’école ». Et il faut encore attendre quelques années pour que certains soutiennent leur habilitation à diriger des recherches (HDR) et réussissent le concours de professeur des Universités, ou bien deviennent directeur de recherche, pour pouvoir accompagner des doctorants à leur tour. Plus tard, Anne Raulin qui occupera un poste de professeur à Nanterre va diriger dix thèses, alors qu’Yves Delaporte n’en dirige qu’une seule, Patrick Gaboriau trois. Parmi les membres du LAU, tous ne sont pas habilités à diriger des recherches. Parmi eux, Patrick Williams, sur dérogation, pourra malgré tout à diriger quatre thèses. Catherine Choron-Baix n’a dirigé qu’une seule thèse. Le bilan est assez maigre. Cette faible transmission dans la recherche académique renvoie à l’idée d’une certaine sobriété qui laisse penser que la recherche en anthropologie urbaine se déroule déjà ailleurs et que le LAU n’impulse ni ne structure rien d’autre que les recherches de ses membres.

Parmi les nouveaux membres qui renouvellent et reconfigurent le LAU, certains n’y ont pas suivi leur formation ; c’est le cas de l’ensemble du second cercle. Ils ne sont ni membres fondateurs ni formés par les membres fondateurs du LAU. De même que pour les chercheurs du CNRS, la légitimité de ces universitaires dans le champ de l’anthropologie sociale n’allait pas de soi. Pour ces derniers, il s’agissait alors de l’ancrer dans des activités directement liées à la recherche urbaine en France. En recherche constante de légitimité, les membres du LAU n’ont pas su mettre en place la charpente indispensable à la stabilité et à la reproduction d’une véritable école de pensée. Dans une perspective bourdieusienne, une telle légitimité suppose en effet des rites d’institution et des positionnements dans le champ symbolique, mais elle se joue aussi, plus largement, dans l’espace des sciences sociales [18]. Loin d’être réglée, la question de la légitimité va se reposer pour le troisième cercle.

Le troisième cercle : l’ouverture du LAU aux doctorants (1991)

L’ouvrage collectif Les chemins de la ville, enquête ethnologique, paru en 1987, contribue à faire connaitre le LAU et amplifie son attractivité. Les quinze contributions sont le fait des membres fondateurs et des collègues cooptés à l’exception de Sylvie Fainzang. Nous pourrions dire qu’il s’agit du noyau dur du LAU. Par la diversité de ses terrains, ce livre offre un échantillon d’expériences en ethnologie urbaine dans des domaines aussi variés que la religion, la pauvreté, la culture du travail, la ville, l’épistémologie et donne à voir un ensemble cohérent et puissant. Dans l’introduction, Jacques Gutwirth insiste sur l’homogénéité des travaux de l’équipe du LAU, et pose quelques jalons historiques, en revenant notamment sur les pionniers d’une anthropologie du monde moderne selon l’expression de Franz Boas. « L’observation et l’entretien demeurent la clé de voûte de nos enquêtes » écrit-il. En note de bas de page, l’auteur va jusqu’à avouer son attachement pour Pierre Bourdieu qu’il inclut dans la démarche collective du LAU.

Comme il s’agit ici de faire un bilan critique de cette histoire, notons que cette édition est aussi marquée par l’absence de quelques membres, qui sont encore en formation, ou sous contrat, comme Denis Guigo, Didier Privat ou Jean-Marie Gibbal. Denis Guigo, dont il sera question plus bas, s’était fait remarquer par son article portant sur les surnoms dans l’entreprise (Guigo 1991). Cette recherche annonçait une étape importante en ethnologie urbaine, celle de l’enquête à l’intérieur des entreprises, généralement fermées aux observateurs. Dans la même veine, Jean-Pierre Hassoun révélera plus tard les dessous du monde économique de la Bourse (Hassoun 2005). Potentiellement, ces deux types de recherches ouvraient sur d’autres dimensions de l’anthropologie, comme l’anthropologie des organisations et l’anthropologie économique.

Arrêtons-nous un instant sur le travail brutalement stoppé de Denis Guigo. Alors qu’il venait de soutenir une thèse à l’École polytechnique, en décembre 1991, sous la direction de Michel Berry, et codirigée en sous-main par Colette Pétonnet, Denis Guigo décède tragiquement, en octobre 1993, un mois après sa prise de fonctions à Belfort. Cela plongea les membres du LAU dans un profond désarroi. Colette entreprit de publier cette thèse à titre posthume (Guigo 1994) et nous pouvons mesurer dans la préface quels étaient ses espoirs. « C’est la seconde fois que je suis appelée à rendre hommage à un chercheur disparu. La première fois il s’agissait de mon maître, il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, il s’agit de celui auquel j’avais réussi à transmettre l’essentiel de ce que j’avais reçu » (Pétonnet 1995 : 35). « Denis Guigo appartenait à une nouvelle génération de chercheurs, rares dans sa spécialité » écrit-elle. Ingénieur polytechnicien, Denis s’était tourné vers l’ethnologie et s’en était fait une seconde nature. Ce dernier avait réussi à marier l’ethnologie avec l’organisation des entreprises, et avait livré plusieurs études ethnographiques sur des thématiques qui lui avaient valu « l’approbation de ses aînés ». Colette le souligne : « ses axes de recherche, qui couvrent un large champ d’exploration, s’intégraient parfaitement dans la réflexion collective du laboratoire d’anthropologie urbaine où il avait été accueilli ». Elle livre enfin un dernier aveu : « Je comptais sur lui pour poursuivre, après mon départ prochain à la retraite, dans la ligne déjà tracée au sein de l’anthropologie urbaine, pour continuer à convaincre du bien-fondé de la démarche ethnologique dans l’étude des organisations des sociétés industrielles » (Guigo 1994 : 12). Ceux qui ont connu Colette savent qu’elle distribuait rarement des compliments. Il faut donc voir derrière cet aveu une déception sincère et peut-être même une des clés de l’abandon progressif de l’idée de faire école.

Dans un article en hommage à Denis Guigo, publié dans les Annales des mines, en 1995, Colette Pétonnet revient sur quelques éléments de sa préface et en prolonge le propos en détaillant les spécificités d’une « école française d’ethnologie » (Pétonnet 1995 : 38). Cet événement tragique permet d’entrapercevoir des attentes, des déceptions.

Jacques et Colette ont tous deux mené le LAU tout en restant libres de leurs initiatives. Ils n’intervenaient pas dans le champ de l’autre et poursuivaient leurs recherches indépendamment l’un de l’autre. Ils étaient à la fois complémentaires et ouverts à la demande. C’est dans ce contexte que le troisième cercle s’est formé. À partir de 1991, le LAU va ouvrir ses portes aux doctorants des universités dans lesquelles les enseignants-chercheurs officient. C’est le cas de Daniel Terrolle qui enseigne à Paris VIII et qui propose un cours en licence sur l’anthropologie urbaine, celui de Jacques Gutwirth qui a repris le cours dispensé par Jeanine Fribourg à Paris V en début de troisième cycle, d’Anne Raulin à Paris V également, et c’est aussi le cas de Patrick Williams qui dispense un cours à l’EHESS et à Nanterre, à la suite de Colette Pétonnet, pour le troisième cycle également. Quelques doctorants viennent également frapper à la porte du LAU comme Yves Lacascade et Agnès Jeanjean, venus depuis Montpellier. Cette vague de doctorants va venir renforcer l’équipe avec l’espoir de produire quelques chercheurs.

Beaucoup plus distant parce que constitué de doctorantes et de doctorants, c’est-à-dire par de jeunes chercheurs précaires dont la professionnalisation est encore incertaine, ce troisième cercle va constituer l’auditoire au séminaire mensuel. Une décision adoptée concernant les chercheurs « hors statut », c’est-à-dire, non titulaires, permettait de défrayer les trajets pour celles et ceux qui n’habitaient pas sur Paris, comme c’était mon cas. Tous les troisièmes jeudis du mois, les matinées étaient réservées aux membres titulaires au cours desquelles il était discuté des problèmes internes, et les après-midi étaient souvent l’objet d’une conférence sur invitation d’un chercheur extérieur. Je me souviens de la fois où Maurice Godelier [19] nous a parlé de son livre sur le don, cela devait être en 1996. C’était impressionnant de voir un tel chercheur prendre son repas dans la salle de réunion juste avant qu’il ne prenne la parole. Quelques années plus tôt, Noëlie Vialles était venue présenter son livre sur les abattoirs (1987).

Pour ceux du troisième cercle, de la bouche même de quelques anciens doctorants, contactés à l’occasion de ce bilan, la question de la légitimité n’a cessé de se poser. « Est-on légitime à vouloir parler du LAU, alors que nous étions à l’époque de jeunes prétendants à la recherche ? » Je ne peux par conséquent parler que pour moi, et d’autres viendront ensuite étoffer, contredire ou amender mes propos. La question que nous pouvions nous poser alors est : à quoi avons-nous servi ? De témoin des scènes entre les aînés, lorsque les débats interminables tournaient autour d’un nouveau nom pour le laboratoire et qu’en fin de compte, il était conservé ? De faire-valoir auprès des instances du CNRS qui sollicitait l’ouverture des laboratoires vers l’Université ? Qu’avions-nous à apporter sinon notre naïveté et notre candeur ?

Rétrospectivement, je dirais qu’une partie des chercheurs CNRS aurait souhaité ne pas s’encombrer de jeunes doctorants. Beaucoup ne savaient pas comment s’y prendre, et l’aura qui émanait d’eux nous maintenait à distance. Nous étions conscients de ne pas être invités à participer aux publications collectives. Les séances de séminaires nous reléguaient au rang de spectateurs ; nous étions témoins des psychodrames qui se déroulaient parfois sous nos yeux. Mais en même temps, nous étions acceptés. Cette forme de violence symbolique qui dominait les relations entre pairs [20] nous éloignait des discussions et empêchait tout partage. À partir de ce constat en demi-teinte, quel héritage peut-on revendiquer ?

Héritage et transmission

Au cours des deux décennies suivantes, tout est en place pour offrir un support théorique pointu et ambitieux. Les travaux de Jacques et de Colette sont abondants, et les autres membres ont produit à leur tour des articles et des ouvrages permettant d’offrir un éventail assez large de publications autour de thèmes variés. Après le départ à la retraite de Jacques, Colette assure la fonction de direction seule durant encore trois ans. À partir de 1996, Patrick Williams va reprendre le flambeau, aidé vers la fin de son mandat par Catherine Choron-Baix. En reformant un nouveau tandem, ils réinvestissent le champ du symbolique, mais la dynamique est tout autre. Et surtout, si Jacques continuait à venir certaines fois les jeudis après-midi, Colette avait pris ses distances. Dans un article paru en 2009, Patrick Williams résume, sur le ton du passé, les spécificités du LAU :

C’est la méthode qui faisait l’unité des différents travaux menés au sein de cette équipe ; la méthode d’enquête d’abord, plutôt que le choix de thèmes communs ou d’aires culturelles comme c’était l’habitude alors. (Williams 2009 : 7).

En effet, peu de travaux collectifs sur un même thème ont eu lieu, en dehors des travaux du Groupe de recherche sur la pauvreté (GREP) dont il sera question plus loin.

Fig. 3 Patrick Williams directeur du LAU, septembre 1995
Photographie de Noël Jouenne, retouche numérique réalisée à l’aide de ChatGPT 5.2

Du côté de la légitimité, les efforts des uns et des autres finirent par être récompensés. Ainsi, Patrick Williams introduit l’article « urbaine (anthropologie) » dans le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie dirigé par Pierre Bonte et Michel Izard (1991). Il s’appuie sur la littérature scientifique essentiellement étatsunienne, et cite une sélection d’ouvrages français, dont Gutwirth (1988) et Pétonnet (1968). Habilement, en resituant deux références situées à vingt ans d’écart, il suggère une continuité et une stabilité rassurante. Il place Colette dans une approche française de l’ethnologie urbaine, aux côtés de Jean Monod, et positionne Jacques dans son dernier paragraphe, aux côtés de Christian Bromberger. Il n’y a pas de hasard dans les textes cités par Patrick Williams et chaque mot est pesé et placé à l’endroit exact où il doit être. N’est-il pas titulaire d’une thèse en linguistique ?

Anne Raulin, qui a effectué un parcours universitaire remarquable, publie en 2001, Anthropologie urbaine, un livre qui va devenir une référence en la matière. Sa réédition en 2014 prouve sinon un certain engouement, du moins un appétit, pour l’anthropologie urbaine auprès d’un public universitaire. Je me souviens qu’à sa sortie, la surprise au LAU avait été de taille face à cette initiative isolée, certains reprochant la trop faible place occupée par l’histoire du LAU et ce que l’on peut appeler l’anthropologie urbaine « à la française ». Cependant, c’est précisément ce type d’ouvrages qui a permis de légitimer cette sous-discipline de l’anthropologie. Dans un article récent, Anne Raulin (2022), devenue professeur émérite, réarticule l’histoire de l’anthropologie urbaine à la lumière de son propre parcours scientifique. Ainsi, sur la partie qu’elle réserve à la France, nous voyons une progression chronologique à partir d’Henri Chombart de Lauwe, et des travaux de ses collègues, en particulier ceux d’Henri Coing [21]. En restituant le contexte houleux des années 1980-1990, Anne Raulin donne une grande place au LAU et aux travaux de ses membres. Aux côtés de Colette Pétonnet et de Jacques Gutwirth trônent quelques figures emblématiques comme Patrick Williams, Liliane Kuczynski, Catherine Choron-Baix, Patrick Gaboriau, Daniel Terrolle, et Claudia Fonseca.

Fig. 4. Carte mentale qui dresse l’éventail des « courants » de l’anthropologie urbaine

La génération du troisième cercle se met à publier à son tour. Ainsi je soutiens ma thèse de doctorat en 1997 sur les sans domicile fixe en Haute-Loire, Agnès Jeanjean soutient l’année suivante à partir d’une enquête sur les égouts et les égoutiers à Montpellier. Lance Thompson, sous la direction de Patrick Gaboriau, soutient sa thèse en 2000 sur les Américains à Paris. Sylvaine Conord, Francine Fourmaux et Carole Amistani soutiennent la leur en 2001, la première à partir de ses travaux photographiques, la deuxième sur le music-hall parisien et la dernière à partir d’une enquête sur les femmes sans domicile. Marie-Pierre Julien et Élodie Razy soutiennent leur thèse en 2002, la première à partir d’une enquête sur les fabricants de meubles laqués, la seconde sur le peuple Soninké au Mali. Olga Muro soutient en 2004 une thèse qui porte sur l’étude de l’immigration espagnole à Paris et en région parisienne. Gilles Teissonnières soutient sa thèse en 2005 dont l’objet est la Tour Eiffel, dirigé par Patrick Gaboriau. Yves Lacascade, dirigé par Anne Raulin, soutient, lui, en 2010. Elle porte sur un quartier désurbanisé dans le nord de la France. D’autres thèses ont été soutenues après la vague des années 2000, mais comme nous l’avons fait remarquer plus haut, peu de doctorats ont été co-encadrés par un membre du LAU, et certains doctorants encadrés par un membre du LAU ne sont pas passés par le LAU, car ils n’en étaient pas membre pour autant [22]. De sorte que l’idée d’une transmission ou d’un héritage renvoie seulement à la possibilité d’un apprentissage au contact du LAU, par immersion lors du séminaire mensuel, par contact lors des repas et des pauses, ou par relation affinitaire, par correspondance personnelle. En revanche, des expériences de recherche collectives ont eu lieu.

À l’initiative de Daniel Terrolle, une équipe de recherche a été constituée sur la thématique de la pauvreté et de l’exclusion en 1991. Terrolle réunit trois de ses étudiants (Carole Amistani, Gilles Teissonnières et moi-même) autour d’une recherche financée par le Plan Urbain [23]. Dans ce cadre, nous avons effectué une enquête sur les personnes sans-abri, autour de multiples dimensions livrées dans un rapport inédit intitulé Errances urbaines. Recherche en ethnologie urbaine (1993). La même année paraît Clochard, l’univers d’un groupe de mendiants parisiens, de Patrick Gaboriau, alors hors statut. Patrick Gaboriau sera recruté par le CNRS en 1994 comme chargé de recherche, et il choisira le LAU comme port d’attache. Avec lui, l’équipe a poursuivi son travail d’investigation et d’écriture. Elle a formé le Groupe de recherche sur la pauvreté (GREP), une équipe de six chercheurs au sein du LAU, qui comptait également parmi ses collaborateurs Dominique Lebleux, ingénieure de recherche à l’EHESS. Cet épisode a marqué de son empreinte le LAU en se rapprochant d’une thématique proche de celle développée par Colette Pétonnet (Jouenne 2014). Je ne m’attarderai pas ici sur cette histoire, la réservant pour plus tard.

Le troisième cercle se réveille (2009)

En 2009, à l’initiative de Daniel Terrolle, Olga Muro, Jean-Louis Siran et Gilles Teissonnières, se mit en place un séminaire sur la construction de l’objet. Pour ma part, je présentai le 9 avril 2009 une communication sur « la mise en objet dans les immeubles de grande hauteur » qui sera publiée en 2012 dans un ouvrage rassemblant les différentes communications, À la croisée des chemins. Contributions et réflexions épistémologiques en anthropologie urbaine (Teissonnières & Terrolle 2012).

Parmi les contributeurs, nous trouvons Jacques Gutwirth et Colette Pétonnet, Patrick Williams, nos directeurs respectifs [24], ainsi que Daniel Terrolle du premier cercle. Excepté Alain Reynier, membre associé, tous les autres contributeurs sont issus du troisième cercle : Sylvaine Conord, Fabienne Duteil-Ogata, Noël Jouenne, Olga Muro, Marie Percot et Gilles Teissonnières. Si le troisième cercle se réveille, tous ses membres ne sont pas présents. Certaines, comme Agnès Jeanjean, Marie-Pierre Julien ou Elodie Razy sont en poste à l’université et ont suivi leur propre chemin. D’autres, comme Lance Thomson ou Dominique Dray, se sont détournés de la recherche. Globalement, tous ont soutenu leur thèse de doctorat, et ce temps qui semble curieusement incompressible fut nécessaire pour recevoir l’approbation de nos pairs.

Vingt années se sont écoulées avant cette forme de reconnaissance constituée par un ouvrage collectif, reconnaissance d’autant plus précieuse, d’un point de vue symbolique, que les deux directeurs fondateurs signent l’un la préface, l’autre la postface. Cet ouvrage porte en lui un poids symbolique d’autant plus fort que Jacques mourut en janvier 2012 et Colette en décembre de la même année. Cette « communauté de joug », suivant l’expression utilisée par Gilbert Simondon, qui explique la relation interindividuelle formée par le couple de bœufs de labour, uni par-delà la mort (Simondon 2005), formée par un tandem unique devait clore le chapitre du LAU. Dans sa préface, Jacques Gutwirth évoque brièvement l’histoire du LAU en marquant quelques grandes étapes. Il revient sur les colloques fondateurs de 1981, puis sur son intercession auprès de Pierre Bourdieu, qui dirige une collection aux Éditions de Minuit, pour que soit publiée la version française de Hannerz, traduite par, dit-il, le « sociologue urbain » Isaac Joseph (Hannerz 1983).

La fin du LAU : la fin de l’anthropologie urbaine ?

Il n’est pas déraisonnable de penser que le départ de Jacques en 1992 puis de Colette en 1995, signe la fin d’une époque. Arrivée trop tard dans leur carrière respective, cette « jeune équipe » réunie autour d’une certaine vision de la recherche en ville et sur la ville n’a pas eu le temps de solidifier son ancrage (je dirais son encrage) à travers les articles et les textes collectifs. La notion même de collectif reste floue. Certes, la publication des Chemins de la ville en 1987 amorce quelque chose de l’ordre de la naissance d’une école, mais cela retombe rapidement, même après la publication de Ferveurs contemporaines, une série de textes réunis en hommage à Jacques Gutwirth (Delaporte & Pétonnet 1993). Là encore, nous retrouvons la plupart des membres fondateurs du LAU, et quelques amis [25], mais aucun des chercheurs du troisième cercle qui n’ont pas été sollicités, de mémoire. Certes, nous ne sommes encore que des « cadets », et nous avons à parfaire nos outils épistémologiques. Ces absences manifestes ne sont-elles pas le signe d’autre chose ? Curieusement, il faudra attendre 2012, qui coïncide avec l’année de décès des pères fondateurs, pour réaliser cet objectif.

Officiellement, le LAU s’arrête le 31 décembre 2009 [26]. À partir de 2009, il est progressivement intégré à l’Institut interdisciplinaire de l’anthropologie du contemporain (IIAC-UMR 8177) — qui deviendra en janvier 2022 le Laboratoire d’anthropologie politique (LAP) — et change de nom pour devenir le Laboratoire d’anthropologie urbanités mondialisations (LAUM) en septembre 2015. Michel Agier en deviendra le directeur. Sur la page de présentation dédiée au LAUM, publiée en 2016 et aujourd’hui disparue à l’occasion d’une refonte du site internet, nous pouvons lire :

Le Laboratoire d’anthropologie urbanités mondialisations (LAUM) s’inscrit dans la continuité du Laboratoire d’anthropologie urbaine (LAU) : il s’agit, en utilisant l’héritage et les instruments d’une tradition scientifique éprouvée, d’explorer de nouvelles voies et d’ouvrir davantage à l’enquête ethnographique des terrains et des objets plus proches, plus banals, pour certains, et appartenant dans leur majorité au monde urbain contemporain.

De sorte que la trace même de l’existence institutionnelle même du LAU a aujourd’hui disparu. Ce présent témoignage reste par conséquent une des seules traces vivantes de cette période.

Retour sur la question de l’héritage

Cette question de l’héritage scientifique appelle plusieurs commentaires ouverts de ma part, en tant que témoin et protagoniste de cette histoire collective qu’il est difficile de saisir si l’on en ignore les rouages invisibles et si l’on se dispense d’une lecture globale de l’ensemble des textes produits par les membres du LAU, qui s’éclairent mutuellement. De nombreux membres des premiers et deuxième cercles n’étant plus, il revient aux membres du troisième cercle, qui ont baigné dans cet environnement et y ont puisé, parfois par imprégnation, les ressources qui ont forgé leurs outils, leurs démarches et leurs savoir-être, d’apporter les pierres de fondation à la reconstitution de l’histoire du LAU, avec leur subjectivité revendiquée, leur remémoration partiale et partielle. D’autres chercheurs, d’autres historiens des sciences humaines et sociales, y contribueront tout autant, depuis un autre angle d’analyse. Mais – et c’est une pétition de principe qui me semble cruciale –, il convient de garder présent à l’esprit que l’histoire du LAU dépasse la somme des membres du laboratoire et de leurs travaux personnels, qu’elle ne saurait être réduite à l’évocation ou la pensée d’une seule individualité forte, comme Gutwirth, Pétonnet, Williams, etc. Je prône une histoire collective, prosopographique de cette institution scientifique singulière, la somme des membres qui la composaient étant plus riche que chacun pris individuellement. Ce qui faisait la force d’un Gutwirth, c’étaient non seulement ses textes, mais aussi sa présence dans ce collectif de recherche et les interactions qu’il a pu susciter. Il en va de même pour tous les autres. C’est cet assemblage improbable de personnalités hétéroclites qui a permis ce que nous avons vécu et ce que nous sommes devenus. Le LAU a été producteur, pour le meilleur comme pour le pire, d’une richesse scientifique dans son domaine propre qui n’a été ni égalée ni poursuivie en France. Les articles et ouvrages de ses membres sont à relire, car ils constituent un terreau fertile que la jeune génération pourrait cultiver avec profit en s’en emparant, à partir de son propre questionnement contemporain, actualisé. C’est cette histoire qu’il reste dorénavant à écrire, de façon tout aussi collective et polyphonique, en faisant toute sa place au contrepoint et à la discordance.

Vignette : Les Nuages, Nanterre

Références bibliographiques

Anonyme, 1967. « Étude d’une cité de transit de la région parisienne », Positions des thèses de troisième cycle soutenues devant la faculté en 1967. Paris, Presse universitaire de France, p. 335-336

Bondaz, Julien, 2024. « De l’inventaire à l’enquête. Le tournant “sociologique” de l’Institut français d’Afrique noire (1946-1955) », in Laurière Christine (dir.), Les années 50. Aux origines de l’anthropologie française contemporaine, Les Carnets de Bérose, 14, Portail Bérose des histoires de l’anthropologie, p. 254-299.

Bozon, Michel, 1984. Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province, la mise en scène des différences. Lyon, Presses universitaires de Lyon.

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[1D’abord «  membre stagiaire  », j’ai demandé mon rattachement au titre de membre «  hors statut  » peu après la soutenance de ma thèse sur les sans-logis en Haute-Loire en mars 1997. Un vote à bulletin secret m’a permis de rejoindre le LAU. Je me souviens ne pas avoir été nommé à l’unanimité, ce qui montre des tensions entre les membres et les orientations thématiques.

[2Disons tout de suite qu’à côté de l’anthropologie urbaine ou de l’ethnologie urbaine, différents termes apparaissent, comme sociologie urbaine et qui, sous des formes liées à l’urbain, renvoient à un arsenal méthodologique particulier.

[3Notons que la bibliothèque Éric de Dampierre du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparée (LESC) dispose d’un fonds Jacques Gutwirth que nous projetons de consulter. https://www.archivesethnologues.fr/item/FR_9205022301_fjgu

[4Les huit numéros sont accessibles au format PDF. Le numéro 6 consacré à la sociologie, nous donne un aperçu de tous les grands mandarins de l’époque décriés à la faveur d’articles espiègles et critiques. Jacques Jenny est à l’origine de l’invention d’une méthode statistiques et d’une règle à calcul (Jouenne 2009).

[5«  La soutenance de thèse de Paul-Henry Chombart de Lauwe : un rapport et un article du Monde  », Revue d’histoire des sciences humaines, 34, 2019, p. 253-259.

[6’Rio de Janeiro, Brazil records,’ images, FamilySearch (https://www.familysearch.org/ark:/61903/3:1:33S7-95B3-NNT?view=index : Feb 18, 2025), image 14 of 203  ; Arquivo Nacional de Brasil (Rio de Janeiro), Arquivo Nacional do Brasil (Rio de Janeiro), 004917099, consulté le 18 février 2025

[7Il n’est pas surprenant que ce soit l’anthropologue Françoise Zonabend, membre du Laboratoire d’anthropologie sociale dirigée par Claude Lévi-Strauss, qui fasse le compte rendu du livre de Colette Pétonnet. Dans sa conclusion, elle écrit : «  l’auteur y restitue avec des mots simples où transparaît une certaine tendresse, avec aussi une admirable précision, la vie de ceux qui, dans notre discipline, ne sont que rarement sujets d’observation.  » (Zonabend 1981 : 126-126).

[8Il évoque ces éléments biographiques dans son ultime préface à l’ouvrage de Gilles Teissonnières & Daniel Terrolle (2012 : 7-13). On peut avoir un aperçu de ces stages dans l’article de Jacques Gutwirth, Nicole Échard et Jean-Claude Muller (1963 : 5-56).

[9C’est l’occasion d’échanges épistolaires qui sont sans doute conservés dans le fonds Jacques Gutwirth déjà mentionné.

[10Monique Selim dirige la collection «  Anthropologie critique  » des éditions L’Harmattan. Une des dernières parutions de Patrick Gaboriau, intitulée Anthropologie critique, chez le même éditeur, n’a aucune filiation (Gaboriau 2023).

[11Alors que, après avoir été membre de Centre d’ethnologie française, au musée national des Arts et Traditions populaires, Martine Segalen fait la seconde partie de sa carrière à Paris X Nanterre, Isaac Joseph débutera sa carrière à Lyon 2 aux côtés d’Yves Grafmeyer avant de rejoindre Nanterre à partir de 1995. Tous deux ont contribué à leur manière à l’histoire d’une anthropologie urbaine en France. Leur part dans cette histoire est encore à cerner.

[12Éliane Daphy a eu à cœur de conserver la mémoire papier du LAU et de la mettre à disposition du public sur son site Internet qui disparaît et réapparaît périodiquement. On trouve un certain nombre de documents qu’elle a rassemblés sur HAL-SHS : https://hal.science/ELIANEDAPHY/ .

[13Tous deux reviennent d’expéditions en pays sami (Laponie) et se préparent à publier leur recherche (Delaporte & Roué 1986).

[14Ayant suivi le cours que donnait Denise Pop à l’EHESS en 1991 pour les besoins de mon enquête sur les sans domicile fixe, j’ai pu avoir accès à ces documents qui montre l’implication d’Yves Delaporte.

[15Le rapport est consultable : https://shs.hal.science/halshs-00095432 .

[16Le diplôme d’études approfondies a été remplacé par le master suite à la réforme LMD en 2002.

[18Colette Pétonnet ne souhaitait pas faire école. Par exemple, les notes de son cours à New-York à la fin des années 1980 sont restées à l’état de brouillon, et n’ont, à ce jour, pas encore été publiées.

[19Il était le directeur de thèse d’Éliane Daphy, membre fondatrice, qui n’a jamais soutenu sa thèse.

[20Je me souviens que certaines séances me mettaient dans un état de stress intense qui ne se dissipait qu’après une nuit agitée. Pour en avoir parlé avec mes coéquipiers doctorants, je peux dire qu’il en était de même pour tous.

[21Arrêtons-nous un instant, et puisqu’il est affilié à Maurice Halbwachs, j’affirme qu’une tentative d’enquête de type «  anthropologie urbaine  » a débuté avec l’enquête de terrain d’Halbwachs autour des textes sacrés des Évangiles, et cela dans les années 1930-1940 (Halbwachs 2017). Halbwachs lui-même n’était-il pas parti aux États-Unis dans les années 1930 rencontrer l’école de Chicago. Il publie en 1932 un article sur «  Chicago, expérience ethnique  » (Grafmeyer & Joseph 1984). Il me semble qu’à certains égards, Maurice Halbwachs peut être considéré comme un précurseur de l’anthropologie urbaine. Cf. Christian Topalov (2015) qui revient longuement sur les travaux urbains d’Halbwachs.

[22Le statut de membre s’acquérait par la présentation d’un exposé de ses recherches, suivi d’un vote à bulletin secret. Le nombre de doctorants semblait par ailleurs restreint, sans qu’un numerus clausus explicite ne soit jamais formulé.

[23Au demeurant, nous bénéficiâmes d’un financement au titre d’une bourse accordée dans le cadre de la préparation de mon DEA que nous partageâmes entre quatre.

[24À partir de 2004, Jean-Charles Depaule prend la direction du LAU qui fusionnera rapidement avec le IIAC.

[25Dont Jean-Claude Muller avec qui Jacques fit ses premiers pas avec une monographie sur Haleine, dans l’Orne, en 1963.

[26Le portail du CNRS GraFiLabo V2 disposait d’une fiche indiquant la date de création de l’unité UPR34 au 1er janvier 1988 et celle de la fermeture au 31 décembre 2009. Ces données ont été effacées depuis la refonte du site. Nous en gardons une copie.