Insomnies
Défi d’écriture 30 jours pour écrire, 26 août
Thème : économie/Dialogue avec son ombre (votre ombre prend forme et voix, elle a deux-trois choses à voir avec vous)
Je vais cliquer sur le bouton « Finaliser votre commande » quand j’entends une voix impérieuse gronder :
« Ah, non ! Lâche cette souris et éteins ça tout de suite !
Je fais un bond et me retourne en panique. Il est trois heures du matin, je suis dans mon lit, seule dans la maison, et on me parle !
Mais je ne vois personne. Fébrilement, j’allume la grande lumière de la chambre – ma petite lampe de chevet me suffisait jusqu’ici – et j’attrape le premier objet lourd qui me tombe sous la main, une petite statuette de chouette qui va me servir d’arme improvisée si j’en ai besoin.
Sur mon lit, ma chienne me regarde comme si j’étais devenue folle. Etrangement, c’est ça qui me calme. Si quelqu’un était entré, Miss Choo aurait aboyé comme une perdue : elle n’a peut-être pas la machoire qu’il faut pour assurer comme chien de garde – à la limite, elle peut croquer un doigt si l’intrus se baisse assez – mais c’est un système d’alarme hors pair, toujours prête à m’alerter du moindre danger tels que les passants, les chats et les feuilles mortes qui tombent sur la terrasse en faisant une ombre bizarre.
Non, c’est moi, j’ai dû rêver. J’ai pris un somnifère assez puissant, mais mes insomnies persistent, ça peut faire des mélanges très bizarres, on dort en croyant être éveillé ou inversement…
Inversement, ça s’appelle une hallucination et je n’en suis pas encore là, merci bien, donc non, pas inversement. J’ai juste dû m’endormir sans m’en apercevoir et continuer ce que je faisais dans le rêve.
En tout cas là, avec l’adrénaline, je suis très réveillée, donc autant vérifier où j’en étais. J’ouvre l’ordinateur et voit ma commande, prête à être envoyée, exactement comme dans mon rêve. Un micro-sommeil ?
― Eteins ça, je te dis ! Sinon demain, tu le regretteras !
Je dors éveillée. C’est la seule explication valable. Parce que la voix vient de ma propre ombre, sur le mur, mon ombre qui ne suit pas du tout docilement ce que je suis en train de faire, et qui au contraire m’explique la vie avec de grands gestes :
― Oui, t’es dépressive et shootée jusqu’aux yeux, mais je te rappelle que le but des médicaments c’est de t’en sortir ! Et là, compenser les insomnies en achetant n’importe quoi, c’est un mécanisme auto-destructeur ! Parce que comment tu vas te sentir demain matin ?
Folle. Je suis en train discuter avec mon ombre à trois heures du matin, je vais sentir que je suis définitivement devenue folle. Mais l’ombre me pointe du doigt avec autorité et, docilement, je réponds :
― Mal. Parce que j’ai encore craquée.
― Voilà ! Tu es déjà dans le rouge, tu es en train d’accumuler les problèmes et de passer en revue les crédits à la consommation, tu vois bien que ça ne va pas ! Toutes tes économies ont disparus ! Tu te souviens comme tu avais bossé dur pour les faire ?
Oui, je me souviens. Toutes les heures passées au travail, ou à tout faire à la maison pour dépenser le moins possible. Je m’étais donné tellement de mal pour pouvoir offrir plus tard à mes enfants la meilleure vie possible.
Mais les enfants sont grands maintenant et ils n’ont plus besoin de moi. A quoi sert l’argent si on ne le dépense pas ?
― C’est bon, je fais ce que j’ai envie, et ça me fait plaisir d’acheter ces chaussures !
― Et tu les mettras, peut-être ? Ou elles vont rejoindre la pile de la honte ?
Je referme la bouche d’un coup sec. Je déteste cette conversation.
Oui, j’aime acheter en ligne, surtout quand je ne dors pas au milieu de la nuit et que les idées noires tournent en boucle. Ça me fait penser à autre chose. Le petit boost de dopamine qui me manque. L’excitation de m’offrir un cadeau à moi-même, de me dire que je l’ai bien mérité. Et le plaisir de recevoir le colis. Tout ça m’aide à tenir.
Mais ensuite, il y a la pile de la honte. L’endroit où j’accumule toutes ces chaussures, ces vêtements, ces bijoux que je ne mets qu’une fois, ou pas du tout. J’attends un certain temps, et ensuite je les revends sur Vinted, pour le tiers ou le quart du prix, encore dans leur emballage neuf la plupart du temps. De l’argent gaché pour le plaisir éphémère de recevoir un cadeau. Une récompense. Une félicitation que j’ai trop longtemps attendue et qui n’est jamais venue.
Je sais tout ça. Je n’arrive juste pas à vivre sans. J’ai déjà pris tout ce que je pouvais prendre pour me sentir mieux, pour avoir moins envie de me faire disparaître. Et ça m’a conduit là, à discuter avec mon ombre sur le mur à trois heures du matin.
Je gratouille les oreilles de Miss Choo qui se rendort avec un baillement. Tu as tellement raison, ma belle. La vie de chien, c’est le top.
― Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Je ne dors pas.
― Eteint l’ordinateur. Je t’en supplie. Protège-toi.
― Et après, tu vas te poser au canapé avec Miss Chouchou, sous le plaid, et tu regardes des documentaires jusqu’à ce que l’envie passe, ou que la journée commence.
Je souris en entendant le surnom de ma chienne. C’est comme ça que je l’appelle. C’est ma voix. C’est moi, là, sur le mur, en train de prendre soin de moi. Et d’être méchante en même temps.
― Punie et va au coin, pas vrai ?
― Tu sais ce qu’il faut faire. Tu finiras par dormir. Et demain matin, tu te réveilleras fière de toi.
― Croix de bois, croix de fer.
Je sais je sais je sais qu’elle a raison. Je n’ai pas envie qu’elle ait raison. Mais je sais qu’elle a raison.
Alors je ferme l’ordinateur, j’attrape la petite chouchou qui ne comprend pas ce qui se passe mais se laisse faire, toujours partante tant qu’elle est avec moi, et on va se poser devant la télé en attendant que le sommeil daigne se montrer.
Et dans les reflets dansants de l’écran je vois mon ombre onduler, m’accompagnant comme toujours et pour toujours, et avant que le rêve ne me bascule dans un véritable sommeil, je l’entends me murmurer :