L’axe de lecture :
Les contes analysés ci-dessous mettent en scène des relations entre frères et sœurs, en plupart troublées par les métamorphoses, monstruosité et par des écarts des normes. Dans une premier part, je me suis penché sur le récit-cadre, qui est né de l’interaction dynamique de deux couples de frères et des sœurs, j’ai essayé d’analyser les rôles tenus par les quatre personnages dans la naissance du récit.
Tenant compte de la richesse du matériel des histoires enchâssées, j’ai décidé de ne sélectionner que celles où les relations fraternelles sont troublées, où un frère/sœur acquiert des traits monstrueux ; subit une métamorphose et essaye (et parfois réussit) à détruire son frère/soeur.
Les contes qui constituent le corpus sont ainsi : le récit cadre (tome I et III), Histoire du second vieillard, Histoire de Zobéide, Histoire du premier calender, Histoire que raconta le médecin juif (tome I), Histoire d’Ali Baba et Histoire des deux soeurs (tome III).
Dans la seconde part, j’ai ordonné les contes dans une ordre croissante selon la gravité de la transgression comme il apparaît dans l’ordre morale de l’univers des Mille et Une Nuits.
I. Frères et sœurs dans le récit cadre : ordre et désordre
I. 1 . Schariar et Schazenan : les réactions au malheur
L’intrigue du récit cadre – et, par conséquence, l’existence même des Milles et Une Nuits, naît des malheurs de deux frères, bouleversés par la traîtrise de leurs épouses qui les trompent avec des esclaves noirs. Le péché est d’autant plus grand qu’il s’agit des souverains et la trahison des épouses royales est une crime contre tout ordre : morale, religieux, politique et social. Dans la figure du souverain, c’ est la société entière qui est trahie, et toute autorité est menacée. Les rois subissent une castration symbolique, ils sont métamorphosés par leurs épouses infidèles en objets de ridicule, il pourraient autant être transformés en chiens noirs, comme des autres maris trompés.
Les princesses sans nom semblent illustrer l’idée que « la femme, fût-elle souveraine, se laisse conduire par ses instincts et constitue une menace pour l’ordre, et la loi qui légitime cet ordre. » Leur crime aura ainsi des conséquences funestes non seulement pour elles, mais pour d’innombrables autres femmes, pour la Femme dans le récit. Filles d’Eve, elles réécrivent l’histoire du péché originel – et ce sera le devoir d’une autre femme de réparer leur péché et l’image de la femme.
Ils partent en voyage pour découvrir un entre plus malheureux qu’eux et retournent – grâce à l’épisode de la dame du génie – avec la ferme conviction qu’il n’y a pas de défense contre la « malice des femmes ». C’est leur réaction au malheur qui différencie les frères : la capacité de réfléchir là-dessus. C’est là que l’équilibre et « l’ordre social » est bouleversé : pendant que le cadet arrive à surmonter le traumatisme de la trahison de son épouse, son aîné reste « plongé dans une noire mélancolie » et devient un tueur en série, punissant chaque jour des innocentes pour le crime commis par une autre.
I. 1. a : Se résigner au destin
Shazenan, lui réussit à se consoler de son malheur en l’intégrant dans une série, en le regardant comme une nécessité imposé par le destin – ainsi par Allah – qu’on ne peut qu’accepter et il veut désormais rétablir l’ordre qui a été bouleversé d’abord par la trahison des sultanes, puis par la fuite des frères qui ont quitté leurs royaumes et ainsi leurs responsabilités : « puisque nous avons trouvés ce que nous cherchions, rentrons dans nos Etats, et que cela ne nous empeche de nous marier. (…) Pour moi, je sais par quel moyen je prétends que la foi qui m’est due soit inviolablement conservée. »
Dans la traduction de Galland, nous n’apprenons pas quel était ce moyen, mais on peut bien douter –en partant de ce qu’on appris sur le caractère de Schazenan – que c’était moins inhumain que celui de son frère, car la différence primordiale entre ces deux était la capacité ou l’incapacité de raisonner et de voir leur sort dans une perspective plus large.
I. 1. b : Imposer une loi cruelle
Schariarar par contre, au lieu d’essayer de rétablir l’ordre perturbée par la trahison – la monstruosité sexuelle – de sa femme, devient lui aussi un monstre de la sexualité et de la violence. Car en prenant chaque nuit une épouse vierge qu’il déflore puis fait exécuter, il ressemble aux dragons des légendes ou au Minotaure, devient un anthropophage. Les meurtres sont autant terribles qu’ils sont précédés d’un viol légal – non content de faire tuer ces femmes, il les dégrade en ravissant leur innocence pour le seul but de son plaisir.
Il détruit ainsi l’institution même du mariage, en fait un viol légalisé au lieu de l’union pour la vie et il abuse de ses droits de mari qui lui donne l’autorité absolue sur sa femme. Il abuse également des droits du souverain sur ses sujets et réclamant de son vizir de lui trouver des victimes qu’il devra ensuite exécuter et ainsi le force à partager ses crimes. Schariar accomplit ainsi son métamorphose d’homme en monstre, de roi juste en tyran et introduit le désordre que Sheherazade doit éliminer.
Le couple fraternel du récit-cadre s’est dissous par cette épreuve, Schahzenan quitte le royaume de son frère pour ne jamais plus reparaître dans le récit. Adjuvant de la « quête » de son frère, il lui a ouvert les yeux sur sa condition véritable sans pouvoir lui aider à le surmonter. L’éloignement de Schahzenan annihile toute influence positive qu’il pouvait avoir sur son frère et marque le début de la terreur : »S’étant imposé cette loi cruelle, il jura qu’il l’observerait immédiatement après le départ dur roi de Tartarie. » Ayant contribué à déclencher l’intrigue, le rôle de Schahzenan est accompli et il est éliminé du récit.
I. 2. Sheherazade et Dinarzade – dans le Labyrinthe du Minotaure
I .2. a : Un courage au-dessus de son sexe
Nouvelle figure d’Esther, Sheherazade se met en œuvre pour sauver non seulement un peuple, mais l’humanité entière qui est menacée par la folie meurtrière, la monstruosité du roi. C’est à elle de sauver les « filles des Musulmans » , car le garant des lois et de l’ordre est devenu – par une métamorphose psychologique vraiment monstrueuse – le destructeur de tout ce qu’il devrait protéger. Au lieu de devenir une Judith arabe – car elle aurait bien eu l’occasion et le courage de tuer le monstre qui s’est assoupi dans ses bras – elle choisit de le guérir en le distrayant – et en l’éduquant par l’intermédiaire de ses contes. Elle est la figure de la Parole qui rétablit l’ordre du monde (monde qui a été créé grâce à la Parole de Dieu.) Si elle affirme ne pas être l’auteur des contes qu’elle raconte, elle est la « rédactrice » du recueil, en choisissant des histoires qui servent à ses fins immédiates (survivre la nuit) et finale (rétablir l’ordre dans l’esprit du roi, et, par conséquent, dans le royaume).
Elle « mélange sérieux et plaisant pour mieux faire passer le premier ». Elle raconte et instruit : le plaisir de l’histoire, loin d’être une fin en soi, doit servir à autre chose, à illustrer une leçon. Après avoir capturé son auditeur royal avec des histoires surprenantes, elle commençe – d’une façon insidieuse – a mettre en scène des histoires qui aident à la valorisation des femmes, à nuancer l’idée que Shariar s’est fait – à partir de quelques exemples peu édifiantes – de son sexe. On trouve naturellement des maris trompés et des femmes malicieuses dans les histoires des Nuits, mais on a également des figures qui illustrent les qualités des femmes.
Si on devait décrire les sœurs avec une seule caractéristique +/-, ce serait certainement +/- parole : Sheherazade est la supérieure dans ce couple sororale non seulement grâce au droit de l’aînesse, mais également par sa supériorité intellectuelle. De ce point de vue, leur couple est beaucoup plus équilibré que celui des deux frères, où Schariar est le supérieur de son frère dans l’ordre de la société, mais pas dans le morale. D’ailleurs, l’histoire raconté par Schazanan à son frère commence la chute de son dernier pendant que les histoires de Sheherazade contribuent à l’éducation de sa petite sœur, dont elle sert comme mère.
I .2.b : Adjuvant et auditeur
Dinarzade, la petite sœur de Sheherazade, apparaît comme la figure de l’auditeur/lecteur naïf, qui cherche dans les histoires merveilleux un amusement. Elle exprime son émerveillement et son désir d’entendre la continuation des histoires : et ses réactions tiennent la place de celui de roi Shariar, qui ne peut les exprimer sans tomber de son rôle : sa marque de contentement est la remise de l’exécution d’un jour à l’autre.
Dans le premier part de la tome I, Dinarzade ouvre chaque récit par sa demande : « Ma chère sœur, si vous ne dormez pas » - élément qui est supprimé dès la soixante-neuvième nuit, comme l’écrit Galland : « cette répétition pourrait bien déplaire aux Français » . Dès cet instant, elle ne joue plus que le rôle du réveil, rôle qui est d’ailleurs extrêmement important, car elle doit choisir le moment de telle sorte que Sheherazade ne puisse pas finir le conte avant l’aube ou si elle le fait, elle doit avoir le temps de commencer – ou annoncer – une histoire beaucoup plus surprenante. On peut bien affirmer que les récits des Mille et Une Nuits doivent leur existence à cette coopération sororale.
Dinarzade « apparaît surtout comme complice de sa sœur : elle provoque la parole narrative de Sheherazade et suscite chez le roi le désir d’entendre des histoires. ( . ..) Elle a écouté toutes les histoires de Sheherazade et a assisté à ses ébats amoureux avec le roi. Grâce à cette initiation, elle a mûri physiquement et intellectuellement. Au sortir de l’enfance, elle est prête à affronter le monde des adultes » - c’est pourquoi, dans certaines versions, elle épouse le roi Shahzenan et ainsi les frères et sœurs générateurs de l’histoire sont transformés en des couples d’amoureux. D’ailleurs, sa position reflète – d’une manière positive – celle de Schazenan : comme ce dernier était l’instrument par lequel le sultan des Indes a appris son malheur, Dinarzade par sa compte est l’instrument de la réparation du malheur de l’univers fictionnnel.
II. Frères et sœurs dans les histoires racontées par Shehrazade
II 1 : Des relations troublées : tentatives de fratricide
A : Histoire du second vieillard et des deux chiens noirs – l’envie comme mobile de la crime
Trois frères partagent également l’héritage de leur père. Les frères aînés décident d’aller voyager et « aller négocier dans des pays étrangers » pendant que le plus jeune reste à la maison et s’enrichit. Un an plus tard, il est abordé dans sa boutique par un mendiant dans lequel il reconnaît son frère aîné. Ce dernier ayant perdu toute sa fortune, son cadet lui donne la moitié de sa fortune qu’il a gagnée pendant son absence et le rétablit dans sa position de marchand. La même histoire se reproduit avec le second frère. Cinq ans plus tard, ils réussissent à convaincre leur cadet de se joindre à une nouvelle expédition, pendant lequel ce dernier est abordé par une dame pauvre qui lui demande de l’épouser, en lui promettant qu’il ne s’en repentira pas. Il le fait, mais ses frères, jaloux de sa fortune, les jettent dans la mer. La dame, qui se révèle d’être une fée, le sauve et métamorphose les frères en chiens noirs pour dix ans, avant de quitter son mari.
Nous avons ici la situation classique des contes : trois frères, qui, après la mort de leur père, choisissent différentes approches à la vie. Le père apparaît comme l’instigateur de l’action en tant qu’il leur donne la carrière à suivre (marchand) et les moyens d’y arriver.
C’est la réécriture de la parable biblique des « talents » que chacun doit utiliser de sa façon : les aînés les risquent à l’étranger et les perdent pendant que le cadet en fait bon usage à la maison. Ce dernier fait preuve « d’une éternelle et moyenne sagesse qui est de se contenter, quoi qu’il en soit, de son sort et de se remettre à Dieu de toutes choses. »
C’est déjà une déviance de la convention des contes où c’est le cadet qui s’engage dans les aventures et l’aîné(s) prend la place du père au foyer – voire l’histoire de Noureddin Ali et Beder Hassan. Cette convention narrative a ses racines dans les lois de l’héritage : l’aîné étant le plus souvent l’héritier universel, le cadet doit chercher sa fortune ailleurs. Dans L’histoire du second vieillard, les frères partent d’un pied d’égalité, comme on insiste là-dessus dans l’incipit : « Notre père nous laissa en mourant à chacun mille sequins. Avec cette somme nous embrassâmes tous la même profession ». Rien ne doit alors les distinguer dans l’avenir que leur propre mérite.
A a : Les métamorphoses des frères aînés – monstruosité morale et physique
L’unité initiale des trois frères est rompue par le désir de l’aîné de faire du négoce à l’étranger. C’est la première métamorphose de la conte : de citadin sédentaire il devient voyageur et il renonce à ce fin à son existence antérieure : « il vendit tout ses fonds » et se met en route. Le désir de voyager, de voir le monde est un des plus fréquents déclencheurs de l’action des contes des Mille et une Nuits et il entraîne toujours un changement, une métamorphose (sociale, psychologique ou même physique) des personnages. Dans le cas des frères aînés, cette métamorphose apparaît comme une chute sociale : la perte de tous leurs biens dans des mésaventures dont nous ne saurons jamais les détails, car le narrateur (le cadet) lui-même ne les connaît pas : « en me voyant, vous voyez tout ».
Cette métamorphose sociale est réparée et comme annulée par le cadet, qui, non content de leur donner l’aumône, partage avec ses frères les biens qu’il a acquis grâce a sa propre sagesse. Les frères rétablissent leur affaire et semblent eux-mêmes rétablis dans leur position sociale. Il faut souligner que les frères aînés n’ont aucune identité individuelle, le deuxième n’est là que pour imiter – et ainsi souligner – les actions de son aîné, pour doubler l’histoire de son voyage, ruine et donner une deuxième occasion au cadet pour montrer sa générosité. Nous retrouverons le même procédé – féminisé - dans L’Histoire des deux soeurs et dans Les dames de Bagdad, où les sœurs aînées feront front commun contre la cadette.
Non contents d’avoir perdu leurs biens dans les négoces à l’étranger, les aînés essayent à décider le narrateur à suivre leur exemple peu attrayant et d’aller risquer sa fortune à lui. Le cadet résiste « pendant cinq ans » pour enfin se laisser convaincre, mais il fait de nouveau preuve de sa prudence : il décide à cacher la moitié de sa fortune afin qu’ils aient une ressource s’il leur arrivent des malheurs. L’autre moitié, il doit de nouveau partager avec ses frères qui ont prouvé qu’on peut dissiper sa fortune à la maison comme à l’étranger : « il se trouva qu’ils avaient tout mangé et qu’il ne restait rien des milles sequins que je leur avais donnés à chacun ». Le cadet intervient de nouveau – sans faire le moindre reproche. Il a pris vraiment le rôle du père, étant donné qu’il a déjà donné deux fois plus d’argent à ses frères qu’il n’était l’héritage paternel. L’attentat des aînés sera ainsi de plus criminel : tentative de fratricide et de parricide symbolique.
La seconde métamorphose des frères aînés est ainsi psychologique : la jalousie et l’envie qu’ils portent à leur frère les transforme en monstres : « Leur fureur alla même jusqu’à conspirer contre ma vie. » Cette tentative de fratricide dépasse de loin la méchanceté des autres envieux dans les récits des Nuits . La troisième métamorphose, qu’ils doivent subir comme punition, remplace la peine de mort qu’ils auraient richement mérité. C’est de nouveau l’intervention de leur cadet qui les sauve : « Je ne suis pas assez cruel de vouloir leur perte ». Ainsi, ils sont métamorphosés en chiens noirs – animaux immondes dans la religion musulmane. Étrangement, le cadet généreux n’a pas la fin heureuse qu’il pourrait attendre : sa protectrice le laisse avec les deux chiens – vraisemblablement pour ne pas être contrainte de leur rendre leur forme humaine avant le délai fixé par elle. Cette nouvelle déviation des contes classiques (au lieu d’ils vécurent heureux …) illustre la théorie de Bencheikh : les « personnages » des Mille et une Nuits sont en vérité, des « opérateurs » de l’histoire : « chargés de mener en bien une opération donnée. Le conte élimine tout opérateur dont la mission et achevée et qui ne sera pas chargé d’en accomplir une nouvelle. » Les frères envieux commettent leur crime et subissent le châtiment pour que la conte puisse avancer, leur cadet souffre et pardonne tout pour la même raison, la fée l’épouse et le quitte dès qu’elle l’aurait récompensé de sa bonne action.
B : La version féminine : Histoire de Zobéide dans le cycle Les dames du Bagdad
Comme le démontre Bencheikh dans Les Mille et Une Contes de la Nuit, l’histoire de Zobéide et de ses sœurs est une réécriture au féminin de l’histoire du second vieillard et de ses frères. La plupart des éléments des actions sont conservées, les différences résultent de la différence essentielle de la condition masculine et féminine.
Ainsi, au désir des frères du vieillard de parcourir le monde est substitué le désir des sœurs de se marier. Elles héritent également mille sequins chacune – mais c’est le mari qui les « dépensa en bonne chère et débauche tout son bien et celui que ma sœur lui avait apporté ». Elles ne sont pas les seuls auteurs de leur misère et de leur métamorphose sociale : leur condition des épouses soumises y est pour autant que leurs fautes de caractère. (Qui ne seront que plus éclatantes.)
Elles autant des victimes des lois injustes de la société que Sheherazade et ses concitoyennes dans le récit-cadre : « Ensuite, se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte pour la répudier et la chassa. » Elles sont recueillis par la cadette qui partage avec elle la fortune qu’elle a su faire de son propre pouvoir (d’autant plus grande réussite que ses possibilités de travailler, d’avoir une rôle sociale sont bornées) : elle s’est enrichi en pratiquant le sériciculture. Elle franchit ainsi les limites du harem, territoire auquel elle devrait être consacrée et fait intrusion dans le monde social, dans l’espace viril où elle ne devrait pas être admise. Elle porte la rébellion plus loin quand elle fait armer un bateau pour faire de la commerce – initiative virile et hasardeuse – elle s’assimile un peu à ses sœurs aventurières, mais à sa façon à elle.
Dans cette histoire non plus, les deux sœurs aînées ne sont pas différenciées, elles revivent la même historie et feront couple contre Zobéide.
Mais la trahison, si elle est identique par ses causes n’est pas par ses effets : le prince, fiancé de Zobéide (il faut remarquer que c’est elle qui lui a demandé sa main) n’est pas un génie – il meurt noyé. Il meurt en « martyre de l’Islam » et sa mort sert aussi les exigences de l’histoire : Zobéide doit rester libre. Un mari – un maître de maison au lieu d’une maîtresse – aurait troublé la fête joyeuse qui donne occasion à raconter les histoires du cycle – et à la fin heureuse où Zobéide devient l’épouse du calife.
Zobéide doit se débrouiller sans intervention surnaturelle pour arriver à une île. Figure forte, presque androgyne, elle se sauve et sauve aussi une génie qui prendra en son nom vengeance en transformant ses sœurs aînées en chiennes noires. Mais, comme elles ont vraiment commis un meurtre et – ce qui est plus grave, ont trahi non seulement leur sœur, mais aussi la complicité féminine qui aurait du les unir - elles seront punies plus cruellement que les frères du vieillard et Zobéide est forcée à participer à leur punition : elle doit les fouetter chaque soir sous peine d’être elle aussi transformée en chienne.
Ici, la démétamorphose des sœurs coupables aura lieu à la demande du calife – façon de monter qu’il a d’autorité même sur les génies et tout finit par des épousailles.
La meilleure façon de caractériser une crime étant sa punition, on peut préciser que ces tentatives de meurtre ne sont pas jugées avec toute la sévérité des lois morales. Ils sont punis par l’intervention des génies, qui rappellent un temps pré-islamique où les lois du jungle régnaient à la place des lois de la société et de l’Islam. Ainsi, les jugements exercées par les génies et leurs punitions n’auront qu’un caractère temporaire : dans l’Histoire du second vieillard, la métamorphose des frères coupables ne doit durer que pour dix ans, et les sœurs de Zobéide seront délivrées sur la demande du calife.
Ces deux contes analysées ci-dessus ont des motifs communs avec des autres récits des Mille et Une Nuits : l’envie des frères est présente dans l’histoire d’Ali Baba aussi, mais là d’une façon atténuée. Cassim menace bien son frère de le dénoncer à la justice, mais cela ne pourrait entraîner sa condamnation à mort, seulement la perte de ses richesses. Il ne veut pas tuer son frère, seulement « s’ emparer du trésor lui seul » . Il condamnerait ainsi son frère à une continuelle existence misérable, mais Cassim est plutôt un monstre de l’avarice – du désir de tout posséder – que de la jalousie. Sa métamorphose par la mort et l’écartèlement, sa déshumanisation est réparée – comme dans les histoires ci-dessus – par son frère qui lui pardonne et rétablit non seulement son humanité (par l’enterrement conforme aux rites de la religion musulmane) mais aussi sa mémoire, en épousant sa veuve et continuant ainsi son existence.
II 2 : Tentative de fratricide par procuration
Le dernière conte des Milles et Une Nuits, L’Histoire des deux sœurs reprend les mêmes thèmes et motifs que L’histoire du second vieillard , L’histoire de Zobéide ou Ali Baba : l’envie éloigne les sœurs, détruit les liens familiaux et conduit à des actes monstrueux.
Les trois sœurs font des vœux pour leur futur époux et, par la logique du conte, elles sont épiés par le seul homme qui est en position pour garantir la réalisation de ces vœux : le calife.
Ici, la dissemblance des sœurs est fixé dès le début – la cadette est nettement supérieure à ses aînées, elle « était d’une très grande beauté, et avait beaucoup plus d’agrément et plus d’esprit » - sans lesquelles le calife aurait été moins motivé pour contenter les trois sœurs. Les mariages entraînent naturellement la jalousie des sœurs aînées, qui se mettent à comploter contre la sultane. Mais, en différence des exemples cités ci-dessus, elles allient la dissimulation à leur péché : « elles lui donnaient toutes les marques de l’amitié » . Leur monstruosité ainsi cachée ne sera que plus éclatante lorsqu’elles réussissent à devenir les sages-femmes de la sultane : elles substituent un chien, puis un chat, puis un morceau de bois aux trois enfants de leur sœur avec l’intention de la faire exécuter par le sultan qui en est prêt après chaque accouchement et n’est dissuadé que par les remontrances de son sage vizir qui ne veut pas lui laisser commettre une crime en exécutant une innocente. (Critique indirecte du père de Sheherazade qui craint trop sa mort pour protester contre la loi injuste ?)
A ces tentatives de meurtre par procuration, trois fois répétées – alors aucune doute, aucun élément atténuant – se joignent trois tentatives d’infanticide : « Elles l’enveloppèrent de langes assez négligemment ; le mirent dans une petite corbeille, et abandonnèrent la corbeille au courant de l’eau d’un canal » - réécriture d’une autre histoire biblique, celui de Moise, mais avec des intentions contraires : les enfants n’échappent que par hasard, grâce à l’intendant des jardins qui les accueille. Les deux sœurs perturbent par leur méchanceté non seulement le bonheur de la sultan, mais l’ordre suprême du monde arabe : celui de la filiation. Ceux qui n’ont pas leur place dans une famille, n’ont pas de place de la société. (Voir L’histoire de Noureddin Ali, où le petit Agib est considéré comme monstrueux non par sa nature arrogante mais par l’incertitude de sa paternité.) Ainsi, quoique’il n’y ait pas eu de mort et la famille est réunie, les sœurs coupables seront condamnées à une mort extrêmement violente.
Ces crimes restent longuement impunies et ne seront révélées que par l’intervention du merveilleux : l’oiseau qui parle. Par contre, dès qu’elles sont révélées, la vengeance se précipite en outrepassant les règles même de la vraisemblance : « Les deux sœurs furent enlevées de chez elles, interrogées séparément, appliquées à la question, confrontées, convaincues et condamnées à être écartelées, et le tout fut exécuté en moins d’une heure de temps. » Le juge est la figure de l’autorité et de l’ordre morale, le sultan.
Le sultan essaye de corriger par la vitesse de la justice la crime auquel il a participé par sa crédulité, son emportement et son injustice envers son épouse. La punition des coupables est suivie par l’amende honorable faite à la victime innocente, la sultane. « Cette réparation se fit devant une multitude de peuple innombrable » – il donne ainsi l’exemple a Schariar.
II 3 : La fratricide réalisée
Les tentatives de fratricide démontent déjà une monstruosité psychologique, mais nous avons aussi l’exemple d’une fratricide réussi dans L’histoire que raconta le médecin juif . Il faut avouer que cet acte a été commis dans une folie temporaire, de la jalousie.
C’était au début une épreuve de la fidélité de l’amant : « prenez-y bien garde, répliqua-t-elle ; je vous avertis que je vais mettre votre amour à une étrange épreuve ». La dame amène sa compagne au rendez-vous, l’amant tombe amoureux d’elle « son amie en conçut une jalousie violente, et elle nous donna bientôt une marque funeste » : elle empoisonne son rivale et s’enfuit.
L’intégrale monstruosité de cet acte – l’identité de ces dames – n’est révélée que plus tard, par le récit du père. Comme pour éloigner cette crime horrible des auditeurs, le récit est une des plus enchâssées du recueil : nous assistons au récit fait par le gouverneur au jeune homme qui le racontera au médecin juif pour expliquer son infirmité (la main droite lui est coupé pour une accusation fausse, mais ça peut être aussi interprété comme une expiation pour sa part dans le crime). Le médecin juif raconte cette histoire au sultan pour sauver sa vie et son récit est enchâssé dans l’histoire du petit bossu que Sheherazade raconte au sultan…
Il y a des éléments atténuants : la meurtrière a été « corrompue par mille méchancetés qu’elle avait appris en Egypte » (des mœurs sexuelles trop libres pour son époque et sa station), elle a transmis cette corruption à sa sœur – version funeste de la relation de Sheherazade et Dinarzade. Mais le meurtre est suivi du repentir sincère et la sœur jalouse « se priva même de nourriture, et mit fin par là à ses déplorables jours ». La punition d’un tel acte contre nature se trouve dans l’acte même et la meurtrière se consomme dans le regret – il n’y a pas besoin de génies ou de l’autorité civile.
Le jeune homme est dédommagé de la perte de son bras (punition infamante) par le mariage qu’elle fera avec la troisième sœur – virginité garantie : « elle est plus jeune que ses sœurs, et ne leur ressemble nullement par sa conduite. Elle a même plus de beauté qu’elles n’ont pas eu, et je puis vous assurer qu’elle est d’une humeur propre à vous rendre heureux. » La situation est assez étrange – le jeune homme aura ainsi possédé toutes les trois sœurs – mais au moins cette histoire pourrait être ensevelie dans la silence – pourrait, mais elle ne l’est pas, car le jeune mari en fait le récit au médecin juif pour s’excuser d’avoir présenté sa main gauche au lieu de la droite …
III Comble de la monstruosité : l’inceste
La crime de l’inceste est considérée tellement grave, qu’elle est punie par Dieu même, sans recours aux génies, objets merveilleux ou à l’hasard. Enchâssée dans l’Histoire du premier calender, l’histoire du prince et princesse anonymes est à la fois scandaleuse et tragique.
Bien qu’ils ne se punissent pas par la suicide, le couple maudit se vouait déjà à la mort en descendant dans la tombe préparée par le prince, qu’il aura soin de fermer de dedans. Le conteur de l’histoire, le futur calender est à la fois témoin et complice – sans se rendre compte de la monstruosité de son acte. Il ne sait pas que « la dame d’une beauté singulière » est sa cousine, donc sa femme hypothétique – selon les coutumes musulmanes qui favorisent la mariage des cousins : ça doit être la raison pour laquelle il n’a jamais vu la dame, outre que son père l’a enfermée pour la soustraire à la passion coupable de son frère, passion qu’elle ne faisait que trop retourner : « elle avait avalé le poison » .
Par l’intervention divine, le père est sauvé de devoir condamner lui même ses enfants coupables : il prend sa part au châtiment en frappant le visage du prince mort avec ses babouches – humiliation post mortem qui répond à l’horreur et « la honte éternelle » qu’il a apporté à sa famille. En adoptant son neveu, le roi peut bien espérer que cette histoire sera ensevelie dans la silence et l’oubli, mais il sera tout de même racontée – pour sauver la vie du narrateur – on peut y voir un parallèle avec L’Histoire racontée par le médecin juif .
Les crimes ne doivent pas être tenues en secret, par contre, ils doivent être connues, montrées et racontées pour éduquer le public par la pitié et la crainte qu’elles inspirent : c’est la meilleure apologie des contes en général et des Contes des Mille et Une Nuits.