La vie est un miracle, d'Emir Kusturica
(J'ai écrit cette entrée il y a quelques semaines, rajouté des captures d'écran et mis à jour la date, mais comment faire pour que lj et dw la montrent sur les pages d'amis?)
J'ai beaucoup aimé ce film. Emir Kusturica est un réalisateur né à Sarajevo assez particulier et reconnu, le film est une collaboration Franco-Serbe avec des acteurs Serbes, sortie en 2004. Ce qui suit va sans doute vous révéler une bonne partie de l'intrigue.
Luka est un ingénieur responsable de la construction d'une ligne de chemin de fer. Il est venu s'établir dans un trou perdu avec sa famille. Peu après sa construction, la guerre civile éclate. Son fils, Milos, est réquisitionné par l'armée. Sa femme Jadranka disparaît brusquement avec un homme de l'autre bord. Il reçoit une prisonnière, Sabaha, et un grand amour se déclare.
Le film commence cocasse, avec la vie sur le petit tronçon de la ligne de chemin de fer. Le croquemort dont l'ânesse a un chagrin d'amour — elle s'abandonne en travers de la voie et attend la mort; le maire débonnaire; Jadranka la passionnée, cantatrice emportée par sa chanson; le facteur qui découvre un de ses clients dans un bain de sang, un ours s'étant invité chez lui. Le maire déclare la chasse ouverte — chasse à l'ours entre autres — et se fait alors liquider par un sniper. Le nouveau big boss est un homme d'affaires malhonnête, prêt à tous les trafics. C'est aussi un fétichiste, et il doit financer ses compagnes, sa coke, et un téléphone satellite qui lui permet d'appeler le téléphone rose en Allemagne quand le pays tombe en ruine. Les privations qui s'abattent sur le pays lui laissent un monopole sur les trafics de cigarettes et d'essence par le chemin de fer qui relie les deux camps.
Après la présentation du terrain, le film met l'accent sur la misère et les privations; puis sur la perte de contrôle que cause la guerre en mettant fin aux engagements. Elle met en suspens l'avenir de footballer de Milos, joue avec lui en lui promettant de l'épargner, puis en le prenant pour un simple service militaire, puis en éclatant alors que le colonel sympathique garantit qu'il n'arrivera rien. Elle sépare Luka et sa femme Jadranka. Elle joue avec le projet de voie ferrée, en tuant le maire qui l'avait soutenu et allait l'inaugurer, en asservissant le projet à l'armée puis en le condamnant.
Dans cette atmosphère de misère et de perte de contrôle, la prisonnière — une jeune infirmière qui avait déjà croisé Luka — tombe instantanément amoureuse. La séduction qui s'ensuit est mimi tout plein, avec une collaboration enthousiaste qui remet de l'ordre dans la maison et rend la vie plus agréable à Luka, l'envoi d'une lettre qui vise à un échange avec Milos, lui aussi prisonnier, puis un refuge dans les bras l'un de l'autre quand les canons grondent et la maison est secouée. Le reste est plus cru, mais conserve une certaine naïveté.
Les péripéties de la guerre font revenir Jadranka, mettent un peu de yo-yo dans la relation, mettent cette relation en opposition avec le devoir familial et patriotique, puisqu'elle met en péril le retour de Milos, et la rapproche d'une fin déchirante où le rêve décolle de la réalité d'une vie qui faiblit et s'éteint.
J'ai donc apprécié la relation complètement Dawww, d'autant plus efficace qu'elle embraie après une situation désespérante. Mais aussi la fantaisie de la narration, avec des transitions fluides entre des situations et émotions variées. La plupart des protagonistes ont un grain de folie et se laissent porter, comme lorsque la bande des profiteurs de guerre se prend un rail de coke, au premier degré sur la voie, et plane; lorsque le trajet du facteur se fond dans la répétition de l'orchestre pour l'inauguration de la voie, et où sa grave nouvelle est complètement ignorée des musiciens emportés par la mélodie; de même quand Jadranka chante un peu partout, semant l'harmonie musicale et le désordre dans ce qu'elle cogne; quand Sabaha se laisse planter par Luka, et que son pistage et les retrouvailles restent dans la même, longue, prise de vue. Il y a même une scène où Luka délirant (une blessure légère) s'envole dans son lit de souffrance au dessus du pays, et s'y voit rejoint par son aimée, tous deux planant au dessus de beaux paysages. Il y a partout des moments drôles et inattendus que je ne vais pas énumérer.
Au delà de la fluidité, la fantaisie, et la surprise contenues dans les transitions, la narration est rythmée et maintient une tension constante, avec toujours des décalages entre la volonté des différents intervenants. Une situation se résout toujours par un nouveau problème, l'échange de prisonniers, la relation conjugale, le gouvernement local, le commandement de l'armée suivent tous de nombreuses péripéties.