Abstract
On considère habituellement que Le Deuxième Sexe déploie une critique de la féminité patriarcale, entendue comme mystification. Pourtant, le texte de Beauvoir entretient avec la féminité une relation plus complexe et ouverte que cette lecture ne le suggère. Dans cet article, je soutiens que Le Deuxième Sexe repose sur une ambiguïté fondamentale : si Beauvoir déconstruit systématiquement la féminité en tant qu’imposition normative, elle décrit également certaines figures féminines avec une admiration non feinte, sans toutefois préciser si elle admire leur féminité ou plutôt leur accession à une humanité authentique malgré ou au-delà des contraintes féminines. Mon argumentation s’articule en trois temps. Tout d’abord, j’examine la polysémie conceptuelle en anglais entre la femininity (un ensemble de normes et de mythes patriarcaux) et la womanhood (la réalité vécue d’être une femme) afin de montrer que la critique de Beauvoir vise la première tout en reconnaissant la seconde comme un lieu où peut se constituer un standpoint épistémique. Je déplie ensuite les descriptions admiratives que Beauvoir propose de certaines héroïnes littéraires afin de mettre en évidence l’ambiguïté structurelle de son argument : ces figures sont-elles admirables en tant qu’elles sont féminines, ou bien en tant qu’elles incarnent une transcendance de la féminité patriarcale et de son pendant masculin? Je soutiens que Beauvoir entrevoit, sans toutefois le thématiser, un mode d’être irréductible à l’un ou l’autre pôle de cette opposition binaire. Cela met en lumière un problème philosophique sous-jacent dans la relation triangulaire entre féminité, humanité et neutralité. Je souligne alors enfin comment Luce Irigaray identifie précisément cette impasse comme le symptôme d’une limite philosophique plus profonde et tente d’ouvrir un espace conceptuel dans lequel la féminité pourrait être pensée comme une modalité d’être irréductible et non subordonnée.