L'Opinion des femmes

journal féministe

L'Opinion des femmes est un journal mensuel dirigé par Jeanne Deroin et paru de janvier à . Il défend des opinions politiques féministes et socialistes dans la période de reflux révolutionnaire de l'année 1849. Il est considéré comme « une des principales sources de l’histoire des féministes de 1848 »[1]. C'est aussi un des derniers journaux révolutionnaires de la Seconde République.

L'Opinion des femmes
Image illustrative de l’article L'Opinion des femmes
L'Opinion des femmes no 2 - mars 1849.

Pays France
Périodicité mensuel
Genre féminisme, socialisme
Date de fondation 28 janvier 1849
Date du dernier numéro Août 1849
Ville d’édition Paris

Directeur de publication Jeanne Deroin

Contexte

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Une révolution incomplète

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Durant la révolution de 1848 le suffrage universel masculin maintient l’exclusion des femmes de la vie politique institutionnelle. Lorsque les ateliers nationaux sont établis elles n’en font pas non plus partie malgré leur place grandissante dans la classe ouvrière (elles ne le sont qu’à partir du et de manière restreinte). À travers ce statut elles subissent de pleine force la crise économique des années 1846-47, une des principales causes de la révolution de 1848.

L’activité de ces femmes des milieux populaires est donc remarquée dans les diverses barricades des soulèvements de la période[2],[3] ou dans leurs nombreux dons patriotiques, journaux, manifestations et pétitions. Par exemple celle du qui réclame l’inclusion des femmes dans les ateliers nationaux et la commission du Luxembourg. Elles créent des clubs non-mixtes et des organes de presse défendant leurs propres aspirations en les liant avec celles du mouvement ouvrier dans son ensemble.

Réaction et reflux révolutionnaire

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Le recul de la classe ouvrière à partir de juin 1848 inaugure également une réaction antiféministe. Dans ce contexte de répression « le pasteur Athanase Coquerel, député, n’a guère eu de difficulté à faire voter son amendement du interdisant aux femmes et aux mineurs d’être membres d’un club »[1]. Ainsi, va pour le journal quotidien La voix des femmes : « Les manifestations d’un antiféminisme virulent à l’encontre du club des femmes et de sa présidente Eugénie Niboyet créent un traumatisme. Le club est contraint de fermer sur ordre du préfet et Eugénie Niboyet supporte très mal les caricatures humiliantes […] Dès , elle redouble de prudence et se replie sur des positions plus modérées, déclarant dans le no 37 avoir «épuré» ses collaborations ».

C’est dans ce journal, un des premiers tournés principalement vers l’intérêt des travailleuses que Jeanne Deroin et Désirée Gay publient d’abord leurs textes. Quand la Voix des femmes est fermée la veille des journées de juin, elles reprennent le flambeau dans La politique des femmes paru deux fois entre juin et aout 1848. Le titre, « trop offensant », est changé en L’Opinion des femmes au deuxième numéro. Cependant il se distingue de L’Opinion des femmes créé en . L’apparition de ce dernier se situe donc après le reflux révolutionnaire de la fin de l’année 1848 et l’élection de Louis Napoléon en décembre.

Un journal pour la lutte

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Fonctionnement

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L’opinion des femmes parait mensuellement depuis Paris entre janvier et avec quelques irrégularités. En effet, le journal est dès ses débuts précaire, c’est un « journal pauvre » d’après A. Ranvier, à l’image de ses directrices de la publication. Le premier numéro est financé par Olinde Rodrigues[4] mais ne peut pas par la suite devenir hebdomadaire comme initialement souhaité[5]. C'est ce que montrait le prospectus programme de la Politique des femmes de  : « cette publication se composera de 48 livraisons par an… »[4]. Y collaborent diverses personnalités publiques : Louis Delbrouck, Henriette (artiste), Annette Lamy, Jean Macé, Pauline Rolland et Eugène Stourm[1] qui animent les débats au sein du journal. Un des principaux objectifs de ce journal est l'articulation entre l'élaboration d'une théorie et la mise en pratique et l'éducation[6]

Jeanne Deroin représentée lors de la campagne de 1849.

Les élections de 1849

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« - Les délégués du club central socialiste ont à l’unanimité repoussé la candidature de Jeanne Derouin ! - / - Oh ! les aristos ! …. . ». Les femmes socialistes 8. Le Charivari, (UB – Frankfurt am Main).

Le , Jeanne Deroin se présente sa candidature à l’Assemblée nationale pour le département de la seine, prévue pour les 13 et 14 mai 1849, malgré le fait qu’elle en soit exclue. Elle ne reçoit pas le soutien de la majorité des socialistes et des bureaux de vote[4]. Elle est la première femme à se présenter, George Sand ayant refusé l’année précédente malgré les demandes des activistes féministes de la Voix des femmes. Deroin utilise son journal comme outil pour la lutte. Sa candidature sert de tribune à son discours et elle devient en effet rapidement très connue, principalement pour l'incriminer. Een plus de revendiquer la possibilité de candidater, Deroin réclame le droit au travail, une meilleure éducation et des droits politiques égaux.

Oppositions antiféministes

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À travers son journal, Deroin et Hortense Wild notamment, rentrent en polémique avec la rédaction du Peuple et notamment Pierre Joseph Proudhon, militant socialiste à la vision politique très masculine. Dans le Peuple du , il affirme un propos lancinant quant aux droits politiques des femmes et particulièrement à propos de la candidature de Deroin :

« Un fait très grave et sur lequel il nous est impossible de garder le silence s’est passé à un récent banquet socialiste. Une femme a sérieusement posé sa candidature à l’Assemblée nationale. Nous ne pouvons laisser passer sans protester énergiquement, au nom de la morale publique et de la justice elle-même, de semblables prétentions et de pareils principes. Il importe que le socialisme n’en accepte pas la solidarité. L’égalité politique des deux sexes, c’est-à-dire l’assimilation de la femme à l’homme dans les fonctions publiques est un des sophismes que repousse non seulement la logique, mais encore la conscience humaine et la nature des choses (…). La famille est la seule personnalité que le droit politique reconnaisse (…). Le ménage et la famille, voilà le sanctuaire de la femme » (Le Peuple, ).

H. Daumier « - Repoussée comme candidate à l’assemblée nationale, une porte me reste encore ouverte ……. laisse-moi Zénobie ……… ne trouble pas mes pensées ……. . je suis en train de rédiger un manifeste à l’Europe ! ……… ». Les femmes socialistes 9. Le Charivari, .

« Il s’agit pour [Deroin] de ne pas se couper des travailleurs socialistes admirateurs de Proudhon : c’est en partie à eux qu’elle adresse les explications destinées à Proudhon »[7] et aux autres chefs socialistes hostiles ou très modérés à l’égard de l’émancipation des femmes[8]. Deroin répondait déjà à ces critiques dans le premier numéro de L’Opinion des femmes (, p.7) :

« Vous essayerez inutilement d’établir l’égalité entre les citoyens ; la société est fondée sur la famille : si la famille reste fondée sur l’inégalité, la société reprendra toujours son vieux pli, et rentrera, comme vous le dites, dans l’ordre naturel des choses. »

Cet avis de Proudhon n’était pas isolé dans l’opinion publique républicaine des années 48 et prenait place dans un contexte de critiques acerbes contre les féministes. En effet, 10 jours seulement après la présentation de la candidature de Deroin à l’assemblée, Honoré Daumier (1808-1834), connu pour sa lithographie de la rue Transnonain, publie la première feuille des Femmes socialistes (1849) dans Le Charivari. Il y tourne en ridicule les ambitions des femmes (et craint une insurrection des femmes à l’image de celle du tiers état pendant la Révolution française)[9].

L'union des associations et fin du journal

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Dans le dernier numéro du journal en aout 1849, Deroin expose un projet d’organisation de l’union des associations fraternelles qui avaient fleuries lors de la révolution. Elle synthétise dans ce programme les opinions « socialistes utopiques » de son époque : saint-simonisme, fouriérisme, mutuellisme, etc. Elle propose de de fonder son organisation par la réglementation de la production, de la consommation et la répartition des biens à travers 52 propositions résumées en deux points principaux :

a) La répartition équitable des produits du travail de tous en proportion des besoins de chacun et des nécessités de sa profession b) L’équilibre entre la production et la consommation de manière que la production soit réglée suivant les besoins de la consommation[10]

Son propos déplait aux autorités qui lui imposent une augmentation de cautionnement de 5 000 francs ce qui la contraint à arrêter son journal[11], témoignage des droits limités de la presse pendant la Seconde République. Son projet d’association voit néanmoins le jour en avec Pauline Rolland et parvient à réunir une centaine d’association ce qui lui vaudra son exil en 1851. Ces idées se poursuivront dans son journal suivant, L'Almanach des femmes[12]. "En ces moments de répression politique intense, L’Opinion des femmes est soumise à un cautionnement trop élevé et Pauline Roland, Jeanne Deroin et leurs soutiens sont arrêtées. »[1]

Les fondements théoriques de l'Opinion des femmes

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Un journal féministe et républicain

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L’opinion des femmes comme nombre de journaux dirigés par des femmes de l’époque, tente de faire la jonction entre féminisme et socialisme républicain arguant que l’émancipation des femmes permet l’émancipation de tous et toutes. Elles lient intrinsèquement les femmes comme des travailleuses. C'est ainsi qu'elle intègre les différentes oppressions dans son propos : « Depuis l’origine du monde, il y a des esclaves et des maîtres, des opprimés et des tyrans, des privilèges de sexe, de race, de naissance, de caste et de fortune, et il y en aura toujours tant que vous refuserez de pratiquer la fraternité envers celles que Dieu vous a données pour sœurs et pour compagnes. » (Opinion des femmes no 1 janvier 49).

Elle est pacifiste ayant constaté « l’inutilité et le danger pour la classe ouvrière, » de la violence qu’elle lui oppose les associations de travailleurs « tout en gardant la volonté d’organiser pacifiquement la révolution sociale »[13]. En elle affirme dans une lettre à l’assemblée que « les révolutions ne peuvent produire le bien-être vers lequel aspirent les classes souffrantes, elles servent presque toujours de marchepied à quelques ambitieux pour arriver au pouvoir, et lorsqu’ils y sont parvenus, ils continuent les habitudes du passé. »

L’opinion des femmes donne une prééminence « à l’être social de la femme sur son être naturel [qui] se traduit par le droit au travail »[14], mais incarne aussi différentes tendances à cet égard. Par exemple, Jeanne Deroin considère que ce qui donne le droit au travail aux femmes et leur position en tant que mères[14]. Jean Macé pense que ce sont toutes les femmes mêmes celles qui ne sont pas ou plus mères qui méritent le droit au travail[15].

Les représentations chrétiennes comme moteur de lutte

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Mais paradoxalement, les rédactrices du journal comme Deroin ou Roland sont empreintes d’une certaine religiosité socialiste héritée du Saint-simonisme[16],[17] : « c’est comme chrétiennes comme citoyennes et comme mères que les femmes doivent réclamer le rang qui leur appartient dans le temple, dans l’État dans la famille […] Mais c’est surtout cette sainte fonction de mère, que l’on oppose comme incompatible avec l’exercice des droits de citoyennes qui impose à la femme le devoir de veiller sur ses enfants et lui donne le droit d’intervenir dans tous les actes de la vie civile, mais aussi dans tous les actes de la vie politique ». » (ODF Mars 1849, n2). Dans la même veine de réinterprétation du christianisme, le journal met en exergue le psaume 117 dans son premier numéro « la pierre que ceux qui bâtissaient avaient rejetée, a été placée à la tête de l’angle » pour lui faire dire l’affranchissement politique et social des femmes.

Paradoxalement, Deroin "affirme qu’enfermer les femmes au foyer domestique, c’est justement les condamner à se réfugier dans la religion, à rêver « à la patrie céleste où elles auront le droit de cité (ODF n1) »[18]. Selon Sullerot, le journal se démarque tout de même par sa modération, elle décrit Deroin comme « une beauté angélique, pour Jeanne la femme est venue pacifier et réconcilier par l’amour. Elle est investie d’une ‘mission régulatrice’ » et intègre les femmes dans le couple marital non pas de manière égalitaire et autonome, mais à travers leur « complémentarité à l’homme » même si elle défend le droit au divorce.

Bibliographie

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  • G. Fraisse, Chapitre 3. Les femmes libres de 1848. La raison des femmes (p. 136-165). Plon. 1992
  • F. Laot, Françoise. (2018). Jeanne Deroin and Mutual Education of Women and Workers (translation of Jeanne Deroin et l’éducation mutuelle des femmes et des prolétaires).
  • Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, (2020). Chapitre III. L’espoir égalitaire de 1848. Ne nous libérez pas, on s'en charge : Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours. P.55-72.
  • Alice Primi (2006). Être fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870 [Doctorat, Université de Paris-VIII.
  • A. Ranvier, Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 24 pp. 317-355 - 1908[19]
  • Rütten, Raimund. (2018). L’Héritage : de la révolution de février 1848. Musée de l’Histoire vivante, Montreuil 2024.
  • Evelyne Sullerot, Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1966)[20]
  1. 1 2 3 4 « Chapitre III. L’espoir égalitaire de 1848. », dans Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s'en charge, Paris, La Découverte, .
  2. En juin 1848 par exemple « Tilly et Lees signalent 273 femmes parmi les 11 722 insurgés arrêtés ». Cf. Charles Tilly, Lynn Lees, « Le peuple de juin 1848 », Annales Économies Sociétés Civilisations, 29, septembre-octobre 1974, p. 1061-1091. cité in Alice Primi, 2006.
  3. Le peuple de Juin 1848 sur Persée
  4. 1 2 3 A. Ranvier, Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 Année 1908 24 p333.
  5. E. Sullerot, Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1966) p114.
  6. F. LAOT, Françoise. (2018). Jeanne Deroin and Mutual Education of Women and Workers.
  7. Alice Primi, Être fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870 p97.
  8. PRIMI, Alice., Étre fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870, Doctorat, Université de Paris-VIII, p150.
  9. RÜTTEN, Raimund. (2018). L’Héritage : de la révolution de février 1848. Musée de l’Histoire vivante, Montreuil 2024.
  10. A. Ranvier, Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1908) p342.
  11. E. Sullerot, Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 1966 p115.
  12. Die Frauen-Zeitung et l'Almanach des Femmes, dernières tribunes des « femmes de 1848 ». (2005). Revue d’histoire moderne & contemporaine, no52-1 (1), p.129-146.
  13. PRIMI, Alice. (2006). Être fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870 p157.
  14. 1 2 E. Sullerot Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1966) p116.
  15. E. Sullerot Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1966) p117.
  16. G. Fraisse, Chapitre 3. Les femmes libres de 1848. La raison des femmes (p. 136-165). Plon. 1992.
  17. Alice Primi, Être fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870, Université de Paris-VIII, 2006, p. 161.
  18. Alice Primi, Être fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870, Doctorat, Université de Paris-VIII, p.117.
  19. Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin sur Persée
  20. Journaux féminins et lutte ouvrière (1848-1849) sur Persée

Liens externes

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