Espace hermitien
En mathématiques, un espace hermitien est un espace vectoriel sur le corps commutatif des nombres complexes de dimension finie et muni d'un produit scalaire hermitien. La géométrie d'un tel espace est analogue à celle d'un espace euclidien. De nombreuses propriétés sont communes aux deux structures.

Ainsi, les majorations caractéristiques comme l'inégalité de Cauchy-Schwarz et l'inégalité triangulaire sont toujours valables, l'existence de bases particulières, dites orthonormales, est assurée et la relation canonique entre l'espace et son dual est de même nature que celle de la configuration euclidienne.
Le caractère algébriquement clos du corps sous-jacent rend plus générale la diagonalisation des endomorphismes compatibles avec le produit scalaire. Le terme compatible signifie ici normal, c'est-à-dire commutant avec son adjoint.
Enfin, un espace hermitien de dimension est aussi un espace euclidien de dimension . En conséquence, les propriétés topologiques sont exactement les mêmes.
Cette structure doit son nom au mathématicien français Charles Hermite (1822-1901).
Définition et premières propriétés
modifierDéfinitions
modifierL'objectif est de généraliser la structure d'espace euclidien aux nombres complexes, qui offre l'avantage d'être un corps algébriquement clos. En contrepartie, il n'existe plus de relation d'ordre compatible avec les opérations du corps, et le carré d'un complexe est parfois négatif. Pour pallier cette difficulté, le produit scalaire n'est plus une forme bilinéaire mais une forme hermitienne.
Une forme hermitienne est une application de dans telle que :
- pour tout dans , l'application de dans définie par , est une forme linéaire et
- pour tous et dans , (où représente la conjugaison).
En particulier, est réel, et est une forme quadratique sur vu comme -espace vectoriel.
Notons aussi qu'une forme hermitienne avec cette définition est sesquilinéaire à droite[1].
Ce qui amène les définitions suivantes :
Définition — Un produit scalaire sur un espace vectoriel complexe est une forme hermitienne telle que la forme quadratique réelle soit définie positive.
Dans ces conditions, la partie réelle de est un produit scalaire euclidien pour la structure d'espace vectoriel réel obtenue par restriction, et la partie imaginaire une forme bilinéaire alternée non dégénérée, autrement dit une forme symplectique.
Le terme produit hermitien est synonyme de produit scalaire sur un espace vectoriel complexe.
Définition — Un espace hermitien est un espace vectoriel complexe de dimension finie et muni d'un produit scalaire.
L'application qui à un vecteur associe la racine carrée du produit scalaire de par lui-même, est une norme appelée norme hermitienne ; la distance associée, qui à deux vecteurs associe la norme de leur différence, est appelée distance hermitienne.
Dans toute la suite de l'article, désigne un espace vectoriel complexe de dimension finie, le corps des nombres complexes, un produit scalaire sur , choisi linéaire par rapport à la première variable et semi-linéaire par rapport à la seconde. La norme est notée .
Exemples
modifier- L'espace vectoriel , muni du produit scalaire canonique et de la norme associée, définis, pour et , par
est un espace hermitien appelé espace hermitien canonique de dimension . - Sur l'espace vectoriel des matrices carrées d'ordre , identifié à , le produit scalaire canonique se réécrit donc :
où désigne la trace et désigne la matrice adjointe (ou transconjuguée) de (c'est-à-dire la transposée de la matrice dont les coefficients sont les conjugués des coefficients ). La norme associée est appelée « norme de Frobenius ». - L'espace vectoriel des polynômes complexes de degré inférieur ou égal à ,
- muni du produit scalaire
est un espace hermitien, trivialement isomorphe à l'espace hermitien canonique de dimension . - muni d'un produit scalaire différent :
est aussi un espace hermitien. Ce produit scalaire est celui de l'espace de Hilbert L2([0, 1]) (de dimension infinie), restreint au sous-espace des fonctions polynomiales (identifiées à des polynômes) de degré inférieur ou égal à . - muni du produit scalaire (différent des deux précédents) :
(où sont complexes distincts) est isomorphe à l'espace hermitien canonique de dimension , par l'application .
- muni du produit scalaire
Inégalités et identités
modifierLes propriétés suivantes sont vérifiées dans tout espace préhilbertien complexe, de dimension non nécessairement finie. Certaines ne sont qu'une répétition des propriétés du produit scalaire réel qui a même norme associée que .
À l'image de la situation réelle, les deux majorations classiques sont toujours vérifiées. Si et désignent deux vecteurs de :
- l'inégalité de Cauchy-Schwarz : ;
- l'inégalité triangulaire :
Cette dernière montre que le troisième axiome de la définition d'une norme, dit de sous-additivité est vérifié. Les deux autres (séparation et homogénéité) le sont de manière évidente. - Le développement du carré de la norme d'une somme, permet d'établir le théorème de Pythagore : si x et y sont orthogonaux, alors
À la différence de la situation euclidienne, la réciproque n'est plus vraie, puisqu'un produit scalaire peut ici être un imaginaire pur non nul. - Le développement du carré de la norme de la somme de deux vecteurs montre la règle du parallélogramme, qui caractérise les normes issues d'un produit scalaire :
- ainsi que l'identité polaire :
- L'identité de polarisation (formulée ici pour une forme sesquilinéaire à droite[1]), plus précise, montre que le produit scalaire est entièrement déterminé par la norme :
Propriétés
modifierBase orthonormale
modifierLa situation est exactement la même que celle d'un espace euclidien :
- toute famille orthonormale ne comportant pas le vecteur nul est libre ;
- si est un espace hermitien de dimension et une base orthonormale de alors, pour tous vecteurs et de , de coordonnées et dans , le produit scalaire est égal au produit scalaire dans l'espace hermitien canonique de dimension . Autrement dit, la bijection linéaire de dans qui associe à tout vecteur ses coordonnées dans respecte les deux produits scalaires et constitue ainsi un isomorphisme d'espaces hermitiens ;
- la preuve de l'inégalité de Bessel montre que si est une base orthonormale d'un sous-espace vectoriel de , tout vecteur de admet un projeté orthogonal sur , dont les coordonnées dans , appelés coefficients de Fourier, sont les et vérifient
- on en déduit l'algorithme de Gram-Schmidt, qui assure l'existence d'une base orthonormale.
Dual, adjoint et produit tensoriel
modifierDans cet article une forme hermitienne est une forme sesquilinéaire à droite[1] et à symétrie hermitienne.
La configuration est encore une fois analogue à celle des espaces euclidiens. Le produit scalaire fournit une application canonique de dans son dual :
L'ordre est ici inversé par rapport à la convention choisie dans l'article sur l'espace euclidien. En effet, serait semi-linéaire dans le cas contraire, et on obtiendrait une bijection linéaire de dans son antidual (espace vectoriel des formes semi-linéaires).
Avec l'ordre choisi, on a une bijection semi-linéaire de dans son dual . Lorsque est muni de la norme duale, cette bijection est même une isométrie (d'après l'inégalité de Cauchy-Schwarz), ce qui prouve que cette norme est hermitienne, c'est-à-dire associée à un produit scalaire : celui défini par .
On déduit de deux bijections et , de l'espace des endomorphismes de dans l'espace des formes sesquilinéaires à droite :
est linéaire et est semi-linéaire, donc la bijection composée est semi-linéaire. À un endomorphisme elle associe l'endomorphisme appelé adjoint et défini par l'égalité suivante :
Les endomorphismes égaux (resp. opposés) à leur adjoint sont dits hermitiens ou autoadjoints (resp. antihermitiens ou antiautoadjoints).
L'application semi-linéaire — donc -linéaire — est non seulement bijective (un semi-isomorphisme) mais involutive . Dans considéré comme un -espace vectoriel, c'est donc la symétrie par rapport au -sous-espace des endomorphismes hermitiens, par rapport à celui, supplémentaire, des antihermitiens.
Le produit scalaire hermitien sur un produit tensoriel, en particulier sur , se définit de façon analogue au cas euclidien. On obtient
La symétrie semi-linéaire préserve la norme associée donc aussi le produit scalaire euclidien associé (cf. § « Définitions »).
- Exemples
- On a . Si est hermitien, est antihermitien.
- Si est la matrice de par rapport à une base orthonormée, celle de l'adjoint est la matrice adjointe .
- Lorsque les endomorphismes sont représentés par des matrices dans une base orthonormée fixée, on retrouve ainsi le produit hermitien canonique sur .
Espace euclidien, espace hermitien
modifier- Soit un espace hermitien. L'espace vectoriel réel qui s'en déduit par restriction des scalaires (en) est naturellement muni d'un produit scalaire euclidien . Si est une base de et si désigne l'unité imaginaire, alors est une base de , qui est donc de dimension . De plus, si est orthonormale pour , alors est orthonormale pour .
- Réciproquement, soit un espace euclidien de dimension , il est possible de plonger dans un espace hermitien de dimension : le complexifié de , muni du produit scalaire hermitien obtenu en tensorisant celui de par le produit scalaire euclidien de :
Si est une base orthonormale de alors est une base orthonormale de . Il est fréquent d'identifier les vecteurs et [2].
Ces deux constructions s'étendent au cadre des espaces préhilbertiens de dimension non nécessairement finie.
Notes
modifier- Les deux conventions (gauche et droite) coexistent. Cet article-ci prend la convention droite ; les articles Forme sesquilinéaire complexe et Identité de polarisation privilégient la gauche.
- ↑ La méthode exposée ici est souvent employée lorsque l'auteur d'un ouvrage souhaite être formellement rigoureux. Une formalisation orientée vers la physique est donnée dans C. Semay et B. Silvestre-Brac, Introduction au calcul tensoriel, application à la physique, Dunod, 2007 (ISBN 978-2-10-050552-4).
Voir aussi
modifierLiens externes
modifier- Le produit scalaire sur ℂn, la méthode de Gram-Schmidt, matrices hermitiennes, unitaires et diagonalisation par Véronique Hussin et Alina Stancu, de l'université de Montréal
- Espaces hermitiens par C. Antonini et al., 2001, sur les-mathematiques.net
Bibliographie
modifierSerge Lang, Algèbre [détail des éditions]