Disputatio
Dans la scolastique médiévale, la disputatio était, avec la lectio, une des méthodes essentielles et omniprésentes d'enseignement et de recherche, ainsi qu'une technique d'examen dans les universités à partir du début du XIIIe siècle. Le terme désignera progressivement ensuite les débats sur les sujets de théologie, d'abord entre juifs et chrétiens, puis à l'époque de la Réforme.

La disputatio universitaire
modifierÀ l'origine, la disputatio[1] consistait en une discussion organisée selon un schéma dialectique sous la forme d'un débat oral entre plusieurs interlocuteurs, en général devant un auditoire et parfois en public. Le jour où une disputatio devait se tenir, les cours étaient suspendus. Les bacheliers de la faculté ainsi que les étudiants du maître devaient y assister. L'expression se trouve déjà chez Cicéron dans les Tusculanes, qui constituent un dialogue philosophique.
Ce débat se déroulait en plusieurs étapes codifiées : la questio formulée sur un texte par le maître, un opponens y formulait des objections, auquel un respondens (en général un bachelier) était chargé d'opposer des contre-arguments de manière à créer un débat d'arguments. Une fois l'ensemble des arguments épuisés, le maître avançait une solution argumentée appelée la determinatio ou solutio que pouvait suivre la réfutation des arguments avancés auparavant contre cette determinatio. Le maître concluait plusieurs jours plus tard par un determinatio magistralis qui donnait lieu à un rapport écrit (la questio disputatio ou reportationis) dans lequel n'étaient pas exposés les débats précédents.
La méthode de la disputatio ne dépendait pas des disciplines enseignées et « il apparaît qu’elle jou[ait] aussi un rôle important dans la recherche universitaire, soit au niveau d’un véritable débat autour d’une question nouvelle, soit par un échange écrit[2]». Les disputatio auxquelles prenaient part tous les maîtres et étudiants d'une faculté s'appelaient disputatio magistrorum. Il pouvait exister des disputatio plus solennelles, notamment pour sanctionner l'accession d'un étudiant au statut de maître.
Néanmoins, c'était les disputatio de quolibet ou de quodlibet (du latin quo : « sur ce que », et libet : « il te plaît ») qui en étaient la forme la plus solennelle. Elles ne se tenaient qu'exceptionnellement dans l'année, voire tous les deux ou trois ans. Les maîtres d'une université se proposaient de répondre à toute question[3] publique posée par l'assistance (quaestiones quodlibetales), dépassant pour l'occasion le cadre des seuls étudiants, auxquels pouvaient se joindre des clercs de tous ordres ou des maîtres d'autres universités.
Évolution
modifierAprès son apparition au XIe siècle comme forme de débat théologique entre les moines, la disputatio se répand au XIIIe siècle sous sa forme universitaire dans le cadre de la logique scolastique. Cette pratique, éminemment théologique, prend un tournant important au XIVe siècle avec le développement de la logique terministe qui laisse une place moins importante à la question théologique au profit d'une étude logico-linguistique des propositions. Les arguments de la disputatio accordent alors une importance nouvelle au sens formel des énoncés plutôt qu'à leur dimension morale. Ainsi, l'inconstante vérité dialectique scolastique se mue en une vérité probable, logique et stable. Ce changement fait de la confrontation entre respondens et opponens un débat à issue unique, ce qui pousse les interlocuteurs à rechercher la domination. Cela a pour conséquence de revêtir cette pratique d'une dimension plus polémique et d'usages qui se rapprochent de plus en plus de la rhétorique. C'est la logique formaliste qui initie le passage de la logique à la rhétorique humaniste qui commence à dominer à partir du XVIe siècle[4].
La disputatio orale disparaitra progressivement au profit d'une domination absolue de l’écrit sur l’oral, la place du maître devenant écrasante par rapport à celle des étudiants tels qu’ils participaient aux disputes.
Thomas d'Aquin et la disputatio
modifierThomas d'Aquin (1225-1274) représente l'aboutissement et la codification la plus rigoureuse de la pratique de la disputatio universitaire. Dans son enseignement parisien et italien, il distingue deux types de disputes ordinaires : la dispute privée (disputatio in scolis), réservée aux étudiants et bacheliers du maître, et la dispute publique (disputatio ordinaria), ouverte aux étudiants et bacheliers de l'ensemble de l'Université[5]. La disputatio y constitue un acte régulier d'enseignement, aux côtés de la lectio et de la praedicatio, avant de devenir une méthode didactique obligatoire dans l'ordre dominicain.
Thomas a laissé un corpus considérable de Questions disputées (Quaestiones disputatae) : le De veritate (24 disputes, Paris, 1256-1259), le De potentia (10 disputes, Italie, 1259-1268), le De malo (16 disputes, Paris, 1269-1272) et le De spiritualibus creaturis, entre autres. Il a également tenu douze séances de quolibet (1256-1259 et 1269-1272)[5].
La structure invariante de la quaestio telle qu'il la pratique comprend : une question initiale formulée par utrum ; des objections numérotées, chacune articulée en syllogisme ; une contre-objection (sed contra) s'appuyant sur une autorité (Aristote, Augustin, un texte scripturaire) ; la determinatio magistrale (respondeo dicendum) ; puis les solutions aux objections reprises une à une. Cette structure, que Thomas transpose dans la Somme théologique (composée pourtant à des fins didactiques), témoigne de l'estime dans laquelle il tenait la contradiction argumentée :
De même que dans les tribunaux nul ne peut juger qu'il n'ait entendu les raisons des deux parties, de même est-il nécessaire, à qui veut philosopher, d'entendre tous les penseurs dans leurs recherches opposées (Commentaire sur la Métaphysique, III, leçon 1)[6].
L'article 9 de la première Question disputée De veritate — « La vérité est-elle dans le sens ? » — illustre ce fonctionnement : après deux objections négatives (tirées d'Anselme de Cantorbéry et d'Augustin), une contre-objection tirée du De vera religione d'Augustin ouvre la voie à une determinatio qui distingue le mode selon lequel la vérité réside dans l'intellect — capable de se réfléchir sur son propre acte et de connaître sa proportion à la chose — du mode selon lequel elle réside dans le sens, qui « juge véridiquement des choses » sans pour autant connaître « la vérité par laquelle il juge »[7].
Notes et références
modifier- ↑ « disputatio • Dictionnaire Gaffiot latin-français - page 542 », sur lexilogos.com (consulté le ).
- ↑ Bernard Ribémont, CR de : « Olga Weijers, La « disputatio » dans les Facultés des arts au Moyen Âge », Cahiers de recherches médiévales et humanistes [En ligne], 2003 [1].
- ↑ Le sujet pouvait être « n'importe quoi » : de quolibet ad voluntatem cujuslibet
- ↑ Béatrice Périgot, « Antécédences : De la disputatio médiévale au débat humaniste », Memini. Travaux et documents, no 11, , p. 43–61 (ISSN 1484-2254, DOI 10.4000/memini.74, lire en ligne, consulté le )
- Chifflot 2022a.
- ↑ Chenu 1959, p. 104.
- ↑ Chifflot 2022b.
Sources
modifier- Bernard Ribémont, CR de : « Olga Weijers, La « disputatio » dans les Facultés des arts au Moyen Âge », Cahiers de recherches médiévales et humanistes [En ligne], 2003 [2]
- Bénédicte Sère, La disputatio dans l’université médiévale, esquisse d’un usage public du raisonnement ?
- Lambertus Marie de Rijk, La philosophie au moyen âge, éd. Brill, Leiden, 1985 (ISBN 90-04-06936-4)
- Marie-Dominique Chenu, Saint Thomas d'Aquin et la théologie, Seuil, coll. « Maîtres spirituels »,
Articles
modifier- Martine Chifflot, « De la dispute selon saint Thomas », Disputatio Contemporaine, (lire en ligne)
- Martine Chifflot, « Un exemple de dispute selon saint Thomas », Disputatio Contemporaine, (lire en ligne)
Annexes
modifierBibliographie
modifierOuvrages
modifier- Sources anciennes
- Isidore Loeb, La Controverse religieuse entre les chrétiens et les juifs au Moyen Âge, Paris, 1888, ou dans Revue d'histoire des religions, 1888, 9e année,tome 17, p. 311-337, tome 18, p. 133-156
- Sources récentes
- B. C. Bazàn, G. Fransen, J. Wippel, D. Jacquart, Les questions disputées et les questions quodlibétiques dans les Facultés de théologie, de droit et de médecine, éd. Brepols, Turnhout, 1985
- Gilbert Dahan, Les Intellectuels chrétiens et les Juifs au Moyen Âge, Recension de l'ouvrage par Dominique Poirel sur le site Persée
- Olga Weijers, "La ‘disputatio’ à la Faculté des arts de Paris (1200-1350 environ)", éd. Brepols, Turnhout, 1995
- Olga Weijers, La ‘disputatio’ dans les Facultés des arts au Moyen Âge, éd. Brepols, Turnhout, 2002
Articles
modifier- Olga Weijers, Quelques observations sur les divers emplois du terme disputatio, in Itinéraires de la raison, Louvain-la-Neuve, 2005, p. 35-48
- Olga Weijers, De la joute dialectique à la dispute scolastique, in Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus des séances de l’année 1999, Paris,
2000, p. 508-518
Articles connexes
modifier- Disputation judéo-chrétienne
- Procès du Talmud
- Disputation de Barcelone
- Disputation de Tortosa
- Nahmanide
- Dispute théologique
- Éristique
- Scolastique
- Théorie des obligationes (obligatio)
Liens externes
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- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :