Chute de Robespierre

événements qui se sont déroulés du 8 au 10 thermidor an II (26-28 juillet 1794) et qui ont abouti au renversement de Robespierre et des robespierristes
(Redirigé depuis 9-Thermidor)

La chute de Robespierre est une péripétie majeure de la Révolution française. Cette série d'événements qui se déroule du 8 thermidor an II (26 juillet 1794) vers midi au 10 thermidor (28 juillet) dans le calendrier révolutionnaire français est souvent désignée par la date symbolique du 9 Thermidor (27 juillet).

Chute de Robespierre
(9 thermidor an II)
Description de cette image, également commentée ci-après
La nuit du 9 au 10 thermidor an II, gravure coloriée de Jean-Joseph-François Tassaert d'après Fulchran-Jean Harriet, musée Carnavalet, vers 1796. Il s'agit de la plus célèbre représentation de l'événement, « vision officielle et grandiloquente » qui cherche à accréditer « la version selon laquelle Robespierre aurait été blessé par le gendarme Merda[1]. »
Chute de Robespierre
9 thermidor an II (27 juillet 1794) La Convention nationale renverse et arrête Maximilien de Robespierre, Georges Couthon, Joseph Le Bas, Augustin de Robespierre, Louis Antoine de Saint-Just..., mettant fin au pouvoir des Jacobins.

Cette crise survient un mois après le vote de la loi du 22 prairial an II qui marque le point culminant de la Terreur. Robespierre, qui s'était tenu temporairement en retrait, revient à la tribune de la Convention nationale le 8 thermidor : sans rompre avec le système de la Terreur, il dénonce la « horde des fripons » qui, selon lui, s'éloignent des idéaux révolutionnaires. Cela peut viser plusieurs représentants en mission et membres du Comité de salut public mais il ne nomme aucun de ses adversaires sauf Cambon, responsable des finances, qui riposte en l'accusant de pouvoir personnel. La Convention, qui avait d'abord voté l'impression du discours de Robespierre, s'inquiète du risque d'une nouvelle épuration. Robespierre obtient, dans la soirée, le soutien du Club des Jacobins mais ses accusations imprécises inquiètent à la fois les hébertistes, les dantonistes et la Plaine.

Le 9 thermidor, Saint-Just, un des principaux soutiens de Robespierre, prend la parole devant la Convention mais se fait huer ; Robespierre lui-même n'a pas plus de succès. Dans l'après-midi, les adversaires de Robespierre se déchaînent : ils votent sa mise en accusation et celle de ses fidèles au Comité de Salut public ou à la Convention, Couthon, Saint-Just, Joseph Le Bas, Augustin de Robespierre, auxquels se joint Hanriot, commandant de la Garde nationale. Robespierre et les siens, arrêtés puis temporairement délivrés, trouvent refuge auprès de la Commune de Paris.

Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, les robespierristes font appel aux sections parisiennes mais seulement 2 000 à 3 000 sans-culottes se rassemblent devant l'hôtel de ville : démoralisés et sans instructions précises, la plupart se sont dispersés quand les gendarmes envoyés par la Convention prennent d'assaut l'hôtel de ville dans des circonstances confuses. Robespierre, son frère Augustin et Couthon sont gravement blessés, Le Bas se suicide. Les circonstances exactes de la blessure de Robespierre demeurent controversées ; selon les témoignages et les interprétations, il aurait tenté de se suicider ou aurait été blessé par un gendarme.

Les derniers fidèles de Robespierre, après une simple constatation d'identité, iront avec lui à la guillotine dans la journée du 10 thermidor.

8 thermidor, à la Convention

modifier
Discours de Robespierre du , Archives nationales.

À la Convention, le 8 thermidor an II, vers midi, Robespierre monte à la tribune et lit son discours. Il commence par se justifier sur la manière dont est appliquée la loi du 22 prairial. Il revendique sa part de responsabilité dans le système de la Terreur, tout en en rejetant les excès sur ses adversaires, notamment  sans les nommer[2]  les représentants qu’il a fait rappeler de mission : Carrier, Fouché, Barras, Fréron et Tallien. Il s’indigne des listes de proscription qu’on lui attribue, puis répond à ceux qui l’accusent de tyrannie.

Robespierre retrace ensuite les différentes phases de l’attaque menée contre lui et désigne ses ennemis par des allusions transparentes : les anciens représentants en mission qu’il a rappelés, plusieurs membres du Comité de sûreté générale qui sabotent selon lui l’action du gouvernement, et enfin certains membres du Comité de salut public. Le seul dont Robespierre prononce le nom est Cambon, responsable de la Trésorerie nationale. Robespierre propose alors d’« épurer » le Comité de salut public et de rétablir l’unité du gouvernement sous l’autorité de la Convention nationale. Mais la conclusion de son discours, selon l’historienne Françoise Brunel, « revêt une évidence tragique et (…) suicidaire », comme si « le retour à la centralité démocratique paraissait impossible, vain l’appel à la Convention, irréalisable la démocratie, perdue la Révolution »[3]. Il achève sa harangue par ces mots : « Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie ; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fripons dominera »[4].

À la fin de son intervention, Lecointre demande l’impression du discours. Bourdon de l’Oise s’y oppose et réclame le renvoi du texte aux Comités avant toute impression. Barère insiste pour l’impression, et Couthon propose un amendement : l’envoi du discours à toutes les communes de France. La Convention adopte sa proposition.

C’est alors que Cambon s’élance à la tribune pour répondre à Robespierre, ayant été le seul cité nommément. Il défend sa gestion des finances et s’écrie : « Il est temps de dire la vérité tout entière : un seul paralysait la volonté de la Convention nationale ; cet homme est celui qui vient de faire le discours, c’est Robespierre ; ainsi, jugez. » Ses paroles provoquent des applaudissements nourris et changent le ton du débat. L’opposition exige immédiatement l’ajournement de l’envoi du discours aux communes. Thirion demande la révocation du décret d’impression, qui est adoptée. Le discours sera imprimé, mais non diffusé dans les communes de la République[5]. Robespierre ne trouve alors qu’une seule voix pour le soutenir, celle de Couthon. Cet affrontement entre Robespierre et Cambon illustra la rupture entre la morale politique révolutionnaire — fondée sur la vertu et la suspicion — et la logique administrative et budgétaire d’un gouvernement républicain cherchant à restaurer l’équilibre financier et la stabilité des institutions.

8 thermidor au soir, au Club des Jacobins

modifier
Robespierre s'exprime devant le club des Jacobins, le soir du 8 thermidor an II.
Illustration d'Auguste Raffet, XIXe siècle.

Robespierre se rend le soir aux Jacobins avec Couthon. Collot d'Herbois et Billaud-Varenne l’ont devancé et demandent la parole, c’est Robespierre qui l’obtient. Il relit son discours prononcé à la Convention et termine par une péroraison au ton presque testamentaire[6] :

« Frères et amis, c’est mon testament de mort que vous venez d’entendre. Mes ennemis ou plutôt ceux de la République, sont tellement puissants et tellement nombreux que je ne puis me flatter d’échapper longtemps à leurs coups. C’en est assez pour moi, mais ce n’est pas assez pour la chose publique. Vous contenterez-vous de me plaindre ? Ne saurez-vous pas me défendre ou me venger ? La Convention a voulu vous humilier aujourd’hui par un insolent décret. Héros du 31 mai et toi brave Hanriot, avez-vous oublié le chemin de la Convention ? …Si vous me secondez les traîtres auront subi dans quelques jours le sort de leurs devanciers. Si vous m’abandonnez, vous verrez avec quel calme je saurai boire la ciguë »

Selon Hervé Leuwers, la thèse du suicide a paru d’autant plus crédible aux contemporains que Le Bas s’était effectivement suicidé lors de l’assaut de l’Hôtel de Ville et que Robespierre avait à plusieurs reprises affirmé être prêt à mourir pour la patrie.

Les Jacobins l’acclament. Couthon propose que le club chasse de son sein tous les membres des comités qui ont voté à la Convention contre le discours de Robespierre et il en donne la liste. L'exclusion est votée, et ceux qui sont présents à la séance sont expulsés, frappés de coups et insultés[7]. Collot d'Herbois demande la parole et monte à la tribune, mais le vacarme l’empêche de parler, Billaud-Varenne réclame avec énergie la parole, inutilement. Ils sont chassés de la salle sous les huées et les cris « À la guillotine ! ».

Face à Robespierre se forme alors une vaste coalition menée par Billaud, Collot, Vadier, Amar et Lecointre, rejoints par quelques hébertistes et dantonistes. Robespierre est soutenu par le club des Jacobins, l’état-major de la Garde nationale dirigé par Hanriot, la Commune de Paris autour de Fleuriot-Lescot et de Payan, ainsi que par plusieurs membres du Tribunal révolutionnaire et de l’appareil judiciaire, parmi lesquels Herman, Dumas et Coffinhal.

Robespierre espère ressaisir la majorité parlementaire à la Convention le lendemain. Il ne croit pas possible que ses ennemis puissent entraîner l'Assemblée[8].

Nuit du 8 thermidor au 9 thermidor, au Comité de salut public

modifier
Collot d'Herbois chassé du club des Jacobins, le soir du 8 thermidor an II.
Illustration d'Alfred Johannot, XIXe siècle.

Dans la salle des délibérations du Comité, au premier étage du pavillon de l’Égalité, Saint-Just, arrivé depuis huit heures, rédige un discours qu’il doit prononcer le lendemain, destiné à apaiser les passions qui agitent la Convention ébranlée par le discours de Robespierre. Revenus au Comité, Billaud-Varenne et Collot d'Herbois l'apostrophent, voulant lui faire avouer qu’il prépare leur acte d’accusation. Saint-Just s’engage alors à leur soumettre son discours.

Craignant une insurrection de la Commune, Barère fait convoquer le maire Fleuriot-Lescot et Payan. Billaud veut faire arrêter les deux hommes. Saint-Just s’y oppose. Pendant quatre heures de suite, on les retient dans l’espoir de désorganiser les préparatifs d’une éventuelle insurrection puis on les laisse partir. Au lever du jour, Saint-Just quitte le Comité en promettant de revenir lire son rapport vers dix heures. Dans la matinée, Barère, Billaud, Collot et Carnot attendent Saint-Just. À dix heures, Collot va présider la séance de la Convention. Vers midi se présente un huissier porteur d’un billet de Saint-Just : « L’injustice a fermé mon cœur ; je vais l’ouvrir tout entier à la Convention nationale ». Barère, Billaud et Carnot se précipitent à la Convention.

Paris, nuit du 8 au 9 thermidor

modifier
Laurent Lecointre, député de Seine-et-Oise, considéré comme l’un des instigateurs du 9 thermidor.
Portrait de Robespierre par François-Auguste Parseval-Grandmaison, réalisé pendant la séance du 9 thermidor.

Les opposants de Robespierre se mobilisent, sans qu’on puisse parler d’une véritable « conspiration » organisée[9].

Le rôle de Barras et de Tallien, directement visés par le discours du 8 thermidor, est déterminant. D’anciens représentants en mission rappelés à Paris, comme Lebon ou Carrier, partagent cette hostilité sans participer à l’organisation de la chute.

Dans la nuit, plusieurs députés cherchent à rallier des membres influents de Plaine en promettant un retour à la légalité républicaine. L’adhésion prudente de Carnot et de Barère rassure les indécis et garantit l’appui parlementaire nécessaire[10].

Neuf membres des Comités de salut public et de sûreté générale se réunissent ensuite en secret et conviennent qu’il faut en finir. Selon Barras, « nous devions tous mourir s’il ne mourait pas ». Il s’agit moins d’un accord politique que d’une convergence de peurs, de rancunes et de réflexes de survie.

La Convention avait perdu près de 140 députés en treize mois — exécutés, suicidés ou morts en prison —, ce qui contribua à installer un climat de méfiance généralisée[11].

Dans ce contexte d’épuisement politique, les deux tendances ennemies, indulgents et exagérés, finirent par s’unir contre Robespierre.

Laurent Lecointre joue un rôle moteur : il contacte successivement Lindet le 6 thermidor, puis Vadier le 7. Autour de lui se regroupent Barère, Barras, Tallien, Fréron, Thuriot, Courtois, Rovère, Garnier de l’Aube et Guffroy, qui préparent chacun leur intervention pour la séance du lendemain.

Ils conviennent de faire arrêter d’abord Hanriot et ses aides de camp, Dumas, la famille Duplay et l’imprimeur Charles-Léopold Nicolas, afin d’isoler Robespierre de ses soutiens immédiats[12].

9 thermidor, à la Convention

modifier
Tallien brandissant un poignard à la tribune, gravure de Lecouturier d’après Raffet (1847).
La chute de Robespierre à la Convention le 27 juillet 1794 par Max Adamo

La séance s’ouvre en fin de matinée. Vers midi, Saint-Just se présente à la tribune pour lire le rapport confié la veille par les Comités. Contrairement aux usages, il n’avait soumis son texte ni au Comité de salut public ni au Comité de sûreté générale, ce qui est immédiatement perçu comme un acte de défiance par Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Carnot[13].

Ses premières phrases provoquent une protestation générale ; il s’interrompt et reste silencieux, incapable de reprendre. Plusieurs témoins ont vu dans cette hésitation le moment où l’Assemblée bascula[14]. Tallien l'accuse de vouloir accroître son pouvoir personnel en s'appuyant sur le bureau de police du Comité de salut public[15]. Robespierre est hué et se dirige vers les bancs de gauche ; on lui crie : « Condorcet siégeait là ! » L’allusion — assimilant Robespierre à un aspirant dictateur — le réduit au silence. Les interruptions se multiplient et la Convention refuse désormais de lui accorder la parole[16]. Thuriot, qui préside temporairement en l'absence de Collot, agite sa sonnette pour le faire taire[17]. L'attaque vient surtout des dantonistes : un député anonyme crie à Robespierre « Tu n'as pas voulu que nous entendions Danton » à qui on n'avait pas permis de se justifier devant la Convention avant de passer au Tribunal révolutionnaire[15]. Garnier de l'Aube lui lance : « Le sang de Danton t'étouffe ![18]. » Robespierre fait vainement appel aux députés de la droite et du centre qui restent muets[17]. La tension atteint son comble. Le montagnard Louis Louchet demande un décret d’arrestation contre Robespierre, adopté sans opposition. Sur leur demande, l’arrêt touche également Augustin Robespierre, Couthon, Saint-Just et Le Bas. Sur proposition des Comités, un second décret étend la mesure à plusieurs de leurs principaux soutiens administratifs.

En milieu d’après-midi, les cinq députés arrêtés sont conduits au Comité de sûreté générale. Ils sont ensuite dispersés dans différentes prisons de Paris, (Luxembourg, La Bourbe, Écossais, La Force), comme il était d’usage pour les arrestations jugées sensibles. Le transfert s’effectue dans une grande confusion administrative : la Convention, la Commune et les autorités policières agissent sans coordination claire[19].

Nuit du 9 au 10 thermidor, à la Commune et à la Convention

modifier

La soirée du 9 thermidor

modifier
Décret mettant hors la loi les robespierristes.
Décret visant la Commune.

Lorsque l’arrestation de Robespierre est annoncée vers dix-sept heures, la Commune réagit immédiatement : elle convoque son conseil général à l’Hôtel de Ville, vote une motion d’insurrection, ordonne la sonnerie du tocsin et intime aux concierges des prisons de refuser tout nouveau détenu. L’objectif est clair : empêcher l’emprisonnement des députés proscrits par la Convention. Cependant, les deux sections responsables refusent de mettre en branle les deux signaux sonores les plus reconnus : les cloches de Notre-Dame de Paris et le canon d'alarme du Pont Neuf[20].

Le général de la Garde nationale, François Hanriot, reçoit l’ordre de secourir les cinq députés arrêtés. Peu après son départ, il se rend aux Tuileries pour les délivrer, mais, dans la confusion, il est neutralisé par les gendarmes et enfermé dans la même salle qu’eux. Cet épisode prive la Commune de son chef militaire au moment décisif.

Pendant ce temps, les cinq députés sont dispersés dans différentes prisons. Les récits tardifs d’un refus d’écrouer Robespierre au Luxembourg étant incertains et contradictoires, la plupart des historiens modernes insistent surtout sur la désorganisation générale et l’absence de commandement effectif qui permettent à Robespierre et à ses compagnons de sortir de leurs prisons respectives pour se réfugier auprès de la Commune.

La loi du 23 Ventôse, votée à l'initiative de Saint-Just, ordonne que quiconque résiste à la justice soit déclaré hors la loi : en s'évadant de leurs prisons, Robespierre et ses compagnons se sont constitués « ennemis du peuple » et peuvent être exécutés sans jugement[21].

L'ordre de levée en armes n'est que très partiellement suivi par 16 sections sur 48[22]. Cependant, les canonniers des sections, qui ont leur propre chaîne de commandement, acheminent non sans mal leur artillerie par les rues encombrées et se mettent en batterie devant l'hôtel de ville[23].

La nuit du 9 au 10 thermidor

modifier
L'attaque de l'Hôtel-de-Ville par les troupes de la Convention

Malgré l’appel de la Commune, les forces populaires concentrées sur la place de Grève2 000 à 3 000 sans-culottes, appuyés par une trentaine de canons — restent inactives. L’absence de chefs, l’arrestation de Hanriot et les hésitations du Comité d’exécution paralysent l’insurrection. Soumis aux émissaires de la Convention ou gagnés par le découragement, les détachements venus des sections commencent à refluer vers leurs quartiers.

Selon Albert Mathiez « à 10 heures du soir, presque toutes les sections étaient massées devant la Commune ; à 2 heures du matin, c’était l’inverse[24] ». Selon Colin Jones, l'ordre de la Commune n'a été suivi que par 16 sections sur 48[22].

Consciente de l’évolution défavorable, la Commune envoie à plusieurs reprises un billet pressant à Robespierre afin qu’il vienne accélérer les décisions. Dès l’annonce de sa mise hors la loi, il se rend à l’Hôtel de Ville, bientôt rejoint par Le Bas et Saint-Just après leur libération par les patriotes des sections voisines. Le Comité d’exécution prend alors une résolution capitale : l’arrestation immédiate des membres des comités et des principaux députés hostiles. Mais l’ordre, qui aurait pu changer l’issue de la journée s’il avait été lancé plus tôt, ne rencontre plus aucune force disposée à l’exécuter.

Paralysée, la Commune multiplie les délibérations. La masse des sans-culottes, épuisée par des heures d’attente, sans mot d’ordre clair, commence à se dissoudre.

Après minuit

modifier
9 Thermidor - Tableaux historiques de la Révolution française

Aux alentours de minuit, les partisans de Robespierre le pressent d’agir : monter à cheval, haranguer les sections, appeler les élèves officiers de l’École de mars ou marcher sur la Convention. Robespierre refuse, préférant rédiger une proclamation. La rédaction s’éternise : deux heures plus tard, lorsque le texte est enfin mis au net, la Convention a déjà envoyé ses troupes vers l’Hôtel de Ville.

Soboul explique l’immobilisme des sections par la démoralisation qui suivit l’exécution des principaux hébertistes quatre mois plus tôt ; d’autres historiens, comme Hervé Leuwers ou Colin Jones (en), insistent surtout sur le manque d’instructions cohérentes et sur l’usure politique de la Commune robespierriste ainsi que l'effet négatif des récentes mesures de la Commune : l'interdiction des banquets patriotiques, où les citoyens riches payaient à manger aux citoyens pauvres, et l'application du Maximum des salaires dont Paris, jusque-là, avait réussi à s'exempter, ne retenant que le Maximum des prix[25].

Entre minuit et deux heures du matin, la place de Grève se vide progressivement. Selon le rapport du conventionnel Courtois, seuls quatre cents sans-culottes de trois sections demeurent encore massés devant la Maison-Commune[26].

L’assaut de l’Hôtel de Ville

modifier
Arrestation de Robespierre

Vers deux heures du matin, au Petit Luxembourg, un détachement d’environ 150 gendarmes, conduit par Merda, reçoit l’ordre de prendre le Pont Neuf et de passer par le Comité de sûreté générale (installé à l’Hôtel de Brionne dans la Rue du Carrousel), avant de marcher sur l’Hôtel de Ville par la rue de Rivoli. Barras se tient de son côté quai Pelletier. Sous le feu des canons installés par la Commune sur la place de Grève, les gendarmes forcent l’entrée et pénètrent dans le bâtiment[27].

Au premier étage, Robespierre, Saint-Just, Couthon et leurs proches se sont retirés dans le secrétariat. Selon le récit de Merda, celui-ci parvient à ouvrir la porte et tire sur Robespierre, le blessant à la mâchoire[28].

La tradition thermidorienne a longtemps soutenu la thèse d’une tentative de suicide, fondée notamment sur les récits de Barras[29] et de Courtois. Toutefois, François Emmanuel Toulongeon évoque une blessure causée par un coup de pistolet, tandis que Louis Blanc l’attribue explicitement à un tir du gendarme Méda. Ces interprétations, reprises dans certaines sources mémorielles du XIXe siècle comme les Mémoires de Sanson, témoignent de l’existence précoce d’une tradition concurrente[30]. Cette hypothèse a également été retenue dans des analyses modernes, notamment par Maurice Chevassu, qui juge la thèse du suicide peu compatible avec la nature de la blessure et privilégie l’hypothèse d’un tir.

Le Matin du 10 thermidor (1877), de Lucien Mélingue. Dans ce tableau qui valut à son auteur la médaille du Salon de 1877, Robespierre est représenté sur une table, blessé à la mâchoire, entouré par les gendarmes dans la salle de l'Hôtel de Brionne. À ses côtés, assis, Saint-Just.

Coffinhal, excédé par l'ébriété et la conduite incohérente d'Hanriot, le jette par la fenêtre : on le trouvera inconscient sur un tas de fumier[31]. Le Bas se tue d'une balle dans la tête[32]. L'infirme Couthon, porté par un gendarme, tombe ou est précipité dans l'escalier, se blessant gravement[33]. Augustin Robespierre, ôtant ses chaussures, se glisse sur le rebord d'une fenêtre sans qu'on sache s'il voulait fuir ou se suicider : il atterrit sur un garde national et tous deux sont gravement blessés[33].

Pendant que l’Hôtel de Ville est sécurisé, Robespierre est allongé dans une antichambre du Comité de sûreté générale, la tête posée sur une caisse de bois, couvert de sang. Vers cinq heures du matin, Augustin Robespierre et Couthon sont transférés à l’Hôtel-Dieu de Paris. Maximilien, jugé trop compromis pour être déplacé, reçoit sur place des soins rudimentaires : un chirurgien militaire lui extrait des dents et des fragments de mâchoire avant son transfert à la Conciergerie[34].

L’appel à la section des Piques

modifier
Appel adressé à la section des Piques dans la nuit du 9 thermidor (« Ro… »).

L’appel rédigé par le Comité d’exécution pour mobiliser la section des Piques — celle de Robespierre — est demeuré célèbre en raison de la signature abrégée (Ro…) et de la tache visible au bas du document, longtemps prise pour du sang. Les interprétations proposées au xixe siècle siècle par Michelet ou Hamel relèvent de la tradition thermidorienne.

En 1924, Mathiez montra que le texte n’était qu’une circulaire administrative annonçant la création du Comité d’exécution et la délivrance de Hanriot, rédigée après l’arrivée des proscrits à l’Hôtel de Ville. La lettre parvint bien à la section des Piques avant 11 h, mais celle-ci demeura inactive. La raison de la signature abrégée demeure inconnue[35].

Interprétations

modifier

Les historiens présentent de nombreuses explications à la chute du gouvernement révolutionnaire de Robespierre. Les uns, comme Louis Barthou, mettent en avant des facteurs de psychologie individuelle, en particulier la rivalité entre Robespierre et Fouché, envenimée depuis la fête de l'Être suprême[36], ou les efforts désespérés de Tallien pour sauver sa maîtresse Thérésa Cabarrus, condamnée à la veille de passer à la guillotine[37]. D'autres, comme Albert Mathiez, y voient une opposition de fond sur la politique sociale après le vote des lois de Ventôse qui ouvraient la voie à une large redistribution des biens nationaux au profit des paysans pauvres contre les intérêts des classes riches[36].

Selon Maurice Agulhon, le 9 Thermidor ne figure pas dans la tradition des grandes journées républicaines et n'est pas inscrit sur les monuments ni dans les noms de rues. Aussi bien Michelet que Lamartine y voient le point final de la Révolution. Il est prisonnier de deux lectures contradictoires, entre ceux qui y voient la victoire de la bourgeoisie nantie sur les revendications populaires et ceux qui y saluent la victoire de la liberté sur la dictature[38].

Témoignage d'époque

modifier

Le jeune Pierre Christe, âgé de 17 ans, élève de l'École de Mars alors campée dans la plaine des Sablons, raconte à un ami républicain résidant dans le département du Mont-Terrible comment il a vécu les événements qu'il date par erreur des « 10 et 11 Thermidor » : comment un représentant de la Convention est venu au milieu de la nuit pour leur annoncer la découverte d'une « conspiration affreuse » ourdie par la Commune et plusieurs membres du Comité de salut public, les frères Robespierre, Saint-Just, Henriot et Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, pour « égorger » l'assemblée et les élèves de l'École mais « grâce à Collot d'Herbois qui les a dénoncés et le lendemain madame la guillotine les a rasés sur la place de la révolution » et les élèves, venus en délégation à la Convention, reçoivent les félicitations des députés. Ils ont droit à un bon repas et toutes sortes de divertissements au jardin des Tuileries en attendant d'assister à l'exécution vers cinq heures du soir[39].

Dans la fiction

modifier
  • Dans Stello, roman d'Alfred de Vigny publié en 1832, le narrateur, le docteur Noir, raconte comment un vieux canonnier a fait échouer le coup de force robespierriste en refusant l'ordre de Hanriot de tirer contre la Convention[40].

Théâtre

modifier
  • Dans « Thermidor », pièce de Victorien Sardou créée en 1891, l'auteur dénonce la tyrannie de Robespierre qu'il oppose au républicanisme sincère représenté par Danton et Camille Desmoulins. Cette pièce donne lieu à une violente polémique, le tumulte empêche sa première représentation et les républicains radicaux, avec Georges Clemenceau, s'efforcent de la faire interdire[41].

Filmographie

modifier

Liens externes

modifier

Notes et références

modifier
  1. Pascal Dupuy, Face à la Révolution et l'Empire : Caricatures anglaises (1789-1815) – Collections du musée Carnavalet, Paris, Paris Musées / Musée Carnavalet-Histoire de Paris, , 191 p. (ISBN 978-2-7596-0060-1, lire en ligne), p. 13, n. 33.
  2. « Journées des 9 et 10 thermidor an II (27-28 juillet 1794) » (consulté le ).
  3. Brunel 1989, p. 92-93.
  4. « Dernier discours de Robespierre à la Convention », sur assemblee-nationale.fr (consulté le ).
  5. Leuwers 2014, p. 360.
  6. Walter 1974, p. 122. Gérard Walter précise que cette version est donnée par Lacretelle dans son Histoire de France pendant le XVIIIe siècle t. 12.
  7. Numéro du 10 Thermidor du Conservateur décadaire, cité par Walter 1974.
  8. Albert Mathiez, Études sur Robespierre, Robespierre à la Commune le 9 thermidor, Éditions sociales, 1973, p. 212.
  9. Leuwers 2014, p. 356-370.
  10. Jones 2021, p. 23-29.
  11. Leuwers 2014, p. 353-354.
  12. Simon Schama, Citizens: A Chronicle of the French Revolution, Penguin Books, 1989, p. 841–843 ; Colin Jones, The Fall of Robespierre, Oxford University Press, 2021, p. 23–29.
  13. Aulard, La Révolution française et le régime conventionnel, 1893 ; Mathiez, La Réaction thermidorienne, 1929 ; Brunel, Thermidor, 1989 ; Biard, Mission et mort des députés en mission, 2015 ; Leuwers, Robespierre, 2014.
  14. Mathiez 1924, p. 188-190
  15. 1 2 Jones 2021, p. 237
  16. Jones 2021, p. 245–247
  17. 1 2 Jones 2021, p. 239-240
  18. Jones 2021, p. 240
  19. Jones 2021 ; Leuwers 2014.
  20. Jones 2021, p. 319-320
  21. Jones 2021, p. 435-436
  22. 1 2 Jones 2021, p. 298-299
  23. Jones 2021, p. 298 et 310-311
  24. Mathiez, Robespierre à la Commune le 9 Thermidor, p. 185-196.
  25. Jones 2021
  26. Courtois, Rapport sur les événements du 9 Thermidor, an III, p. 140.
  27. Charles-André Méda, Précis historique des événemens qui se sont passés dans la soirée du neuf thermidor, adressé au Ministre de la guerre, le 30 fructidor an X, Paris, (lire en ligne)
  28. M. Chevassu, « Méda et la blessure de Robespierre », Bulletin de la Société française d’histoire de la médecine, 1939.
  29. Paul Barras, Mémoires, 1895–1896.
  30. H.-C. Sanson (1879), Sept générations d'exécuteurs (1688–1847), p. 631. S. Lambert et Cie, éditeurs
  31. Jones 2021, p. 464 et 467
  32. Jones 2021, p. 465-467
  33. 1 2 Jones 2021, p. 467
  34. H. Leuwers, Robespierre, 2014, p. 366–367.
  35. Albert Mathiez, Études sur Robespierre : Robespierre à la Commune le 9 Thermidor, Éditions sociales, 1973, p. 185-196.
  36. 1 2 Michel Bouchemakine, « Le Neuf Thermidor dans la nouvelle littérature historique », Annales historiques de la Révolution française, no 41, , p. 401-407 (lire en ligne)
  37. Jones 2021
  38. Maurice Agulhon, « À propos de la Révolution française. Réflexions sur l'événement exemplaire », Mélanges de l'École française de Rome. Italie et Méditerranée, t. 104, no 1, , p. 185-187 (DOI 10.3406/mefr.1992.4207, lire en ligne)
  39. Jean-René Suratteau, « Sur le 9 Thermidor (compte-rendu) », Annales historiques de la Révolution française, no 169, , p. 368-369 (lire en ligne)
  40. Christine Belcikiwski, « Le 9 Thermidor vu par Alfred de Vigny en 1832 dans Stello ou les Diables bleus », 28 février 2021
  41. Marion Pouffary, « 1891, l'affaire Thermidor », Histoire, économie & société, , p. 87-108 (lire en ligne)

Sources primaires

modifier

Bibliographie

modifier

Voir aussi

modifier

Sur les autres projets Wikimedia :