BIM IS NOT DEAD, BUT...
Depuis quelque temps, au fil des retours d'expérience, on commence à entendre une chanson: avec la fatigue des équipes, les promesses qui s'usent, des ambitions devenues pesanteur.
À force de tensions et de déceptions, un refrain revient de plus en plus souvent sur le terrain : BIM is dead.
Mais est-ce vraiment le bon diagnostic ?
Et si la formule juste était plutôt : BIM is not dead, but...
Ces mots résonnent ? Oui, parce qu'ils en réveillent d'autres, « punk is not dead ». Des mots qui, quarante ans plus tard, portent un enseignement : on peut survivre sans tout conquérir.
Le punk a prouvé qu'une énergie peut durer en restant à sa place, influencer sans remplacer, prospérer en marge.
Le punk, est né comme une claque, une déflagration culturelle spontanée, sans plan ni protocole, pas seulement comme un genre musical. Une esthétique, un langage : du corps, du pouvoir, du bruit, de la marge. Une manière de créer hors des cadres, de penser autrement, d'imaginer des formes inédites en disant non aux conventions. Le punk a remis en cause le système, sans chercher à le remplacer. Il s'est créé son propre espace, s'est taillé une place en périphérie, a influencé sans jamais revendiquer le centre. C'est exactement ce qui a permis à son influence de perdurer.
Mais revenons au BIM. Dans les années 70, alors qu'une révolution sociale avait commencé à ébranler les fondations des murs culturels, simultanément, plus discrètement, une autre forme de virage était en cours. Pas dans la rue, mais dans les bureaux d'études. Pas au son des guitares, mais à celui du bourdonnement des premiers écrans cathodiques. C'est là que la DAO, puis la CAO, allait voir le jour et prendre racine. Comme une réponse naturelle à un monde qui change. L'industrie moderne se cherchait des outils pour modéliser, pour standardiser, pour répéter sans déformer. Et l'informatique est arrivée au même moment, en phase avec l'élan de changement. L'un appellait l'autre, comme une évidence. On a commencé à dessiner autrement parce qu'on c'est mis à fabriquer autrement.
Quand chaque pièce doit être identique et chaque geste calculé, l'investissement initial (ces longues heures de modélisation) trouve vite sa raison d'être. Plus on répète, plus ça vaut le coup. L'économie du numérique épousait l'économie de la série en s'imbriquant sans friction.
Pour le BIM, ce fut une toute autre histoire. Il est arrivé bien plus tard, pas comme une évolution logique mais plutôt comme une greffe. Une transplantation d'organe sans compatibilité sanguine. Là où la DAO (Autocad en tête)avait prolonger naturellement le geste du trait, en transposant la planche à dessin en pixels sans trahir son langage, le BIM, lui, a débarqué avec un tout autre bagage.
Oui, car derrière le BIM, il y a la modélisation avancée, en filiation directe avec des celles des outils comme Catia ou SolidWorks.
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Ce n'est pas un logiciel, c'est un paradigme. Une autre manière de penser, de concevoir, de structurer le réel. Des objets, des relations, des règles logiques. Un langage qui n'a rien à voir avec celui que parlent encore, dans bien des écoles, les étudiants en architecture.
Et pourtant, le discours était prêt. Les éditeurs avaient flairé l'opportunité. Autodesk et consorts ont repris les termes de l'industrie : « révolution numérique », « baguette magique », « solution totale pour moderniser un secteur artisanal ». Mais là où l'industrie pouvait amortir la modélisation sur dix mille pièces identiques, le bâtiment, lui, repart presque toujours de zéro à chaque fois.
Chaque site, chaque usage, chaque contrainte, tout change. Impossible de lisser les coûts, de répéter les chaînes. Le BIM, vendu comme outil miracle, se heurte à un terrain qui ne fonctionne pas selon les mêmes logiques.
Et en France, la friction est encore plus marquée. Non seulement car la culture du dessin reste centrale dans la formation, mais surtout parce que l'organisation même du projet fragilise toute tentative d'intégration transversale. La maîtrise d'œuvre d'un côté, l'exécution de l'autre, des responsabilités découpées au scalpel par le droit des marchés publics, tout est cloisonné. Pas de continuité, pas d'interface. Difficile, dans ces conditions, de faire circuler une maquette qui voudrait tout coordonner.
À l'inverse, au Royaume-Uni, le BIM a trouvé un terrain plus favorable. Les règles du jeu ont été repensées collectivement. Les rôles sont redistribués, les responsabilités partagées. La culture du projet y est plus propice à ce type d'outil. Moins de murs, plus de flux.
Alors que chez nous, les difficultés ne cessent de s'empiler : Une opposition culturelle persistante, entre deux paradigmes qui peinent à se comprendre, la création architecturale d'un côté, la modélisation de l'autre, une tension économique grandissante, les coûts montent, les retours restent flous, incertains, souvent absents et surtout, une tendance lourde à la surcharge.
On continue d'étendre le périmètre du BIM, comme si sa vocation était de tout absorber. Modélisation, coordination, planification, estimation, suivi carbone, maintenance prédictive… Plus le temps passe, plus on le pousse à devenir le système d'information global du bâtiment. À mesure que cette logique s'impose, sans débat et sans recul, le BIM devient un piège pour lui-même. Lent, complexe, abscons. Et les effets commencent à se faire sentir.
Les retours d'expérience récents en disent long. Fatigue et incomprehension s'installent. Des équipes qui s'épuisent à modéliser sans toujours savoir pourquoi, des bénéfices annoncés qui peinent à se matérialiser, et de plus en plus de projets qui choisissent, en conscience, de faire sans. Non pas par rejet de la technologie, mais par simple lucidité économique.
Pendant ce temps, l'industrie, elle, continue d'évoluer. Elle a su quitter la pure logique de la grande série, sans perdre sa rigueur. L'impression 3D permet de prototyper à moindre coût. L'intelligence artificielle ajuste les flux pour les petites séries. La fabrication additive rend enfin possible la personnalisation sans faire exploser les coûts. Autrement dit, elle a trouvé comment concilier singularité et efficacité. Ce que le bâtiment cherche encore.
Alors que, dans l'univers de la construction, le BIM patine. Pas parce qu'il est inutile. Mais parce qu'on le pousse à devenir tout à la fois, outil de conception, de coordination, de planification, d'analyse, de maintenance, de pilotage énergétique… Une surcouche permanente de fonctions qui le rend de moins en moins maniable. Il n’a pas encore trouvé sa place et s'il continue dans cette direction, il risque bien de subir le sort de la grenouille de La Fontaine. À force de vouloir enfler pour devenir le système total de la construction, il finira par éclater. Pas par faute d'intérêt. Par excès d'ambition. Ce n'est pas son moteur qui va lâcher. C'est l'attelage qu'on veut lui faire tirer qui devient beaucoup trop lourd.
Le punk, lui, n'a jamais voulu intégrer le conservatoire. C'est sans doute ce qui lui a permis de rester vivant.
Intéressant 💡
Quand on pose la mauvaise question on a généralement une mauvaise réponse. Le BIM sert avant tout à formaliser les questions en amont du projet et à permettre à un collectif de professionnels d'apporter les réponses adaptées. La difficulté dans un projet de construction c'est la diversité des acteurs tant ceux qui doivent poser les bonnes questions que ceux qui doivent y répondre. La facilité consiste à dire : Il faut un seul acteur qui joue tous les rôles. La démocratie c'est donner la parole à tous encore faut-il disposer d'un langage commun qui a encore besoin de se construire et envisager une véritable transformation numérique de l'appli-centrisme au data-centrisme ouvert...Tout un programme mais le travail est encours. Est-ce ceci le BIM, si oui je pense sincèrement qu'il a encore un bel avenir. Vous notez que je ne parle pas de modélisation 3D qui est la face visible de l'iceberg tel que le BIM est défini dans la norme ISO 19650.
Arrêtons le BIM bashing. La digitalisation d’un bâtiment commence nécessairement par la constitution d’une base de données géospatiale cohérente : c’est précisément ce que permet le BIM — peu importe le format retenu. Un plan, un fichier Excel ou un tableau figé ne constituent en rien une base de données exploitable. Et paradoxalement, créer un référentiel exploitable manuellement dans une GMAO prend souvent plus de temps que de produire une maquette BIM adaptée. Il suffit d’observer le temps perdu à créer un référentiel dans chaque outil métier (GMAO, énergie, FM, etc.), alors qu’un seul référentiel BIM pourrait tous les alimenter. Penser smart building sans BIM, c’est comme vouloir structurer un système d’information sans middleware, ou planter un clou sans marteau. C’est inefficace, coûteux… et voué à l’échec. PS : d'accord sur le constat que le BIM n'est pas pensé au départ pour l'exploitation, c'est 100% des BIM récupérés par SpinalCom. Néanmoins, avec qlq modifications, nous arrivons à capitaliser sur les BIM reçus. La marche n'est pas si haute dans le cas où les outils les valorisant dans un second temps ont été pensés pour cela dès le début. Et effectivement le BIM n'est pas le SI, il y participe comme d'autres silos.
Antoine Debienne je suis d'accord avec ce constat mais je pense aussi que le phénome (réel) est caricaturé sur les réseaux sociaux (ici en premier) par des BIMeurs, devenu BIMfluencer et dont l'objectif est plutôt de faire le buzz que de véritablement porter un témoignage honnête sur la situation réelle. Dire "le BIM est mort" ou "Les AMO BIM Manager n'ont rien compris" ça fait plus d'audience que dire "Sur tel projet j'ai mis en place un BIM lucide et adapté et ca a marché...". Ce qui est vrai en revanche c'est que le BIM réel d'aujourd'hui n'est pas le BIM rêvé d'il y a 10 ans. Le BIM est mort, vive le BIM...
Débat très intéressant! J'ai posté sur mon profil une publication sur le sujet d'ailleurs 😉