LA DÉFENSE ET L'INVASION DU COTENTIN EN JUIN 1940
I -Les marais de Carentan
Le plan de mobilisation prévoyait la défense du Cotentin, mais la seule éventualité qu'il considérait était celle de tentatives ennemies venant de la mer et ayant Cherbourg pour objectif.
Le vice-amiral Le Bigot, commandant le 1" arron¬ dissement maritime, avait mission d'organiser cette défense. Au mois de septembre 1939, il n'aurait man¬ qué, semble-t-il, ni de troupes, ni de moyens. Après le départ des unités d'activé en garnison à Cherbourg et à Saint-Lô, le 8e Régiment d'infanterie et le 11e d'artillerie, qui appartenaient organiquement à la 5e Division motorisée, des unités de classes plus ancien¬ nes se constituaient et stationnaient dans le nord de la Manche : un escadron de chasseurs à cheval, un groupe d'artillerie de campagne, une compagnie du génie, une compagnie de transports automobiles comptant cent dix véhicules divers, deux compagnies de mitrailleuses de position. Ces éléments totalisaient 1 500 hommes environ. Aux trois compagnies du 36e Régional qui assuraient la garde des voies ferrées et des ponts s'ajoutaient les 3 600 hommes du 208e Ré¬ giment d'infanterie dont les quatre bataillons autono¬ mes, numérotés IV, V, VI et VII, étaient précisément destinés à la défense du littoral dans le secteur de Cherbourg. Les trois premiers bataillons du 208e, mo¬ bilisés à Saint-Lô, entraient dans une formation d'au¬ tre série, la 53e Division, et ils avaient gagné les Flan¬ dres à la fin d'août.
Cela faisait en somme pas mal de monde dont le moral, à ce moment, n'était ni meilleur ni pire que celui de l'ensemble des mobilisés. Les missions données aux uns et aux autres n'exaltaient ou n'alarmaient personne. Les deux compagnies de mitrailleuses, de part et d'autre de Cherbourg, entre Saint-Vaast-la-Hougue à l'est et Diélette à l'ouest, devaient surveil¬ ler en permanence les plages qu'elles battraient de leur feu si quelque force ennemie tentait d'y débar¬ quer. En arrière de chacune d'elles, le 208e occuperait
les nœuds routiers au cas où une telle tentative se produirait et, si elle réussissait, contre-attaquerait aussitôt.
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L'hypothèse d'une opération allemande sur les cô¬ tes de Normandie pouvait paraître assez gratuite. Elle avait été imaginée cependant dans le thème des gran¬ des manoeuvres de septembre 1937. Ce thème, pré¬ curseur d'une autre vraie bataille, à laquelle assuré¬ ment personne ne songeait, supposait un débarque¬ ment dans la rade de Caen, dans le nord du Cotentin et à Granville. S'il admettait le succès de ce débar¬ quement sur les plages du Calvados et en dévelop¬ pait la suite jusqu'à la région d'Argentan-Falaise, il l'excluait dans le Cotentin, au moins, peut-être, pour la commodité conventionnelle. C'est du seul côté de l'eau que l'inventeur de ce thème prophétique pré¬ textait la manœuvre.
La géographie certes aimante toujours l'histoire. La presqu'île avancée du Cotentin est le ponton oc¬ cidental de la France, dont Cherbourg tient l'accès. Cinq ou six fois, de siècle en siècle, l'étranger était arrivé par là. Mais cet étranger, l'ennemi d'alors, con¬ naissait bien la mer, voie naturelle de ses invasions. L'ennemi d'aujourd'hui était un peuple continental, habitué d'autres chemins. Crut-il jamais, comme l'as¬ surait l'empereur Guillaume, que son avenir était sur l'eau ? Peut-être même avait-il peur de l'eau. Ses soldats la découvriront, à la fin de mai, avec un éton-nement enfantin et les bains de pied qu'ils y pren¬ dront seront pour eux, avant diverses autres, des délices de Capoue. Malgré l'ivresse de sa victoire, le Fuhrer renoncera à la leur faire traverser.
Quoi qu'il en ait été de l'hypothèse, au mois d'août 1939, les précautions défensives allaient perdre bientôt leur réalité concrète. En octobre, la compagnie du
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